Le point de fuite du système, c'est le crédit, c'est lui qui ouvrait les perspectives, les rallonge, les étend.

Les années 80 sont le point de fuite final du système: le spectaculaire intégré. Ses images, son décor, sont celles où il s'auto-absolutise dans sa niche, TON CERVEAU.
Pas d'autre chemin possible pour le capital, sa survie augmentée de bulle en bulle: le chibre de la bêtise, la puissance rapace, piratage sans partage, aura ramonné la réalité jusqu'au tréfonds.
on a tout bouffé, on s'est bâfré, d'excuses, de riens, de déviations, tout pour rien.
Il n'y a plus de perspective pour le système: le point de fuite est épuisé. La représentation est abolie et le spectacle s'écroule, des lambeaux d'habitudes charrient les tenaces relations, appauvris,
désormais même les requins balancent.
LES GENDRES ROUGES
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vendredi 28 octobre 2011

SUR LE SPECTACLE: MICHEL CLOUSCARD À APOSTROPHES



Le capitalisme, comme le décrit Michel Clouscard, promeut une psychologie pulsionnelle. Il s’acharne à détruire en chacun tout "filtre" qui pourrait faire obstacle à l’accomplissement du compulsif. Il promeut comme nouvelle normalité morale la pulsion d’avoir immédiatement le fruit de son désir, et promet que le système marchand fournira les biens nécessaires pour assouvir cette pulsion.
Clouscard, après Debord dans les années 60, avec le concept de Spectacle, et avant, entre autres Bernard Stiegler ou Dany-Robert Dufour dans les années 2000,  avec l'idée de prolétarisation des consciences par la consommation de masse, est bien seul pendant les années 80 à réaliser une critique et un inventaire des ruses de l'exploitation pour assoir sa domination. Pour tout dire on se foutait de sa gueule, en plus il avait un accent. 
Toujours cette médisance petite-bourgeoise de "la classe qui a la classe".

jeudi 27 octobre 2011

CAPITALISME 80'S: LA FUITE EN AVANT NÉOLIBÉRALE




Au cours des années 80 commençait à se dessiner peu à peu un monde nouveau, traçant un horizon vers une société à venir, dont les enjeux principaux devenaient la responsabilité individuelle, l’entrepreneuriat, la mondialisation, la concurrence.



Cette transformation économique et sociale s’est tout d’abord présentée à nous comme une réalisation miraculeuse de nos aspirations personnelles, avant de devenir la contrainte indépassable que nous connaissons aujourd’hui. Et lorsqu’elle a du alors se légitimer, elle chercha à se justifier comme étant un concours complexe de circonstances, comme étant le dur retour à la réalité après la sortie des idéologies, l’entrée dans la modernité, un progrès dont nous ne serions plus capable de nous passer, ou encore comme la nécessité de s’adapter à un monde qui a tourné à la catastrophe chaque fois que nous avons tenté de le changer.


Dans un cas comme dans l’autre, nous étions faits. C’était des événements qui nous dépassent, nous englobent, nous emportent. Et si vraiment l’être humain devait avoir quelque chose à voir avec cela, ce n’était pas parce que quelques uns ont voulu ces changement et ont réussi à les produire, mais parce que c’était finalement l’aboutissement naturel de la société humaine, et sans doute le moins pire. Nous étions donc tous pris à parti, tous acteurs, et tous responsables.

Serge Halimi, directeur du Monde Diplomatique, et François Denord, sociologue et chercheur au CNRS, font l’analyse de cette période réactionnaire qui dure encore jusqu’à aujourd’hui. Ils ont travaillé à décrire le néolibéralisme et à l’inscrire dans l’histoire humaine, qu’il a pourtant prétendu transcender.
Grâce à leurs recherches on constate alors que, comme tout mouvement de pensée et d’action, le néolibéralisme a eu ses crises, ses théoriciens, ses agents, ses dates, ses luttes, ses défaites, ses victoires.
Et qu’il a marqué une rupture décisive avec le libéralisme en reconsidérant complètement le rôle de l’Etat. En le plaçant au centre de la conquête de la liberté économique capitaliste c’était faire d’une pierre deux coups, car les catastrophes à venir allaient renouveler les prétextes à poursuivre la même politique.

dimanche 18 septembre 2011

"Années d’hiver" : un Guattari vous manque et tout est dépeuplé

Source : article XI

Ce matin, à l’heure où blanchissait la campagne, je parcourais un texte limpide de Félix Guattari datant de 1981 et intitulé Contre le racisme à la française. Une perle de concision, ni hermétique ni anachronique, un texte qui résonne encore d’une justesse sans appel. Et, pour être franc, le relisant admirativement, je ne savais pas si je devais en rire ou en pleurer. Mitigé, que j’étais. D’un côté, le plaisir précieux de parcourir un texte intelligent, humain et rentre-dedans. De l’autre, l’impression que l’intelligence ici mise en branle n’avait servi à rien. Que notre monde n’avait pas su éviter, malgré les cris d’alerte, ces écueils qui déjà surnageaient à l’orée des années 1980, qu’il les avait au contraire aggravés jusqu’à la nausée.
Tiens, ce passage ci-dessous, par exemple. Qui pour en contester la cruelle actualité, 28 ans plus tard ?
Où veut-on en venir ? Dans quelle société de merde est-on en train de nous précipiter ? Le sort actuel des jeunes maghrébins de la seconde génération est, à cet égard, exemplaire. Nés en France ou y vivant depuis leur enfance, ils sont aujourd’hui un million cinq cent mille à être pris pour cible non seulement par les flics en uniforme, mais aussi par les flics miniatures implantés dans la tête de tout un bon peuple en mal de sécurité. Inutile de leur mettre des étoiles jaunes, on les détecte au premier regard, au Feeling. Objets de haine et de fascination, l’inconscient collectif les a relégués dans ses zones d’ombre les plus inquiétantes. Ils incarnent tous les maléfices de notre société, toutes les incertitudes de la situation présente. […]

Il n’est évidemment pas question [pour l’inconscient collectif] de réaliser que leur "disponibilité" apparente et, pour quelques-uns, leur délinquance résultent principalement de leur exclusion sociale, du chômage et de la nécessité, fréquente pour nombre d’entre eux, d’échapper au quadrillage territorial. Il est toujours plus facile de criminaliser les victimes et de fantasmer sur leur dos que de faire face aux réalités !
Dans quelle société de merde est-on en train de nous précipiter ? La question plus que jamais se pose. Et j’ai comme l’impression que ce bon Félix n’aurait pas vraiment frémi d’enthousiasme en observant ce que trament actuellement nos tristes bretteurs identitaires, qu’ils soient pseudo-journalistes, pseudo-intellectuels, politiques, voire même simples citoyens [1].
Son constat est tellement adapté à notre quotidien médiatico-politique qu’on en reste rêveur. Il est toujours plus facile de criminaliser les victimes et de fantasmer sur leur dos que de faire face aux réalités ! : un quart de siècle avant les hordes sarkozystes, le même ver était dans le même fruit. Et Guattari ne se contentait pas de le scruter avec dégout, il le mettait en pleine lumière, l’exposait aux regards.
Il faut croire que trop de regards se sont détournés.
Ce texte provient d’un recueil d’articles du philosophe et psychanalyste français que l’excellente maison d’édition Les Prairies Ordinaires vient de publier sous le titre Les Années d’hiver, 1980-1985. Je ne te cacherais pas mon enthousiasme : la grande majorité de l’ouvrage décape terriblement. Il a beau être constitué de textes consacrés à ces connasses d’années 1980, barbares et stupides, envahies par les huiles goudronneuses du reaganisme et du thatchérisme, cela n’empêche rien, on dirait qu’il a été spécialement écrit pour notre temps.
François Cusset évoque en introduction « la simple stupéfaction que suscitent ces quelques textes, de mise au point ou de circonstance : la stupéfaction de leur pleine actualité (…). » On agrée.
Tiens, regarde, j’ouvre l’ouvrage au hasard, autre article, et paf : « Le Pen n’est qu’une tête chercheuse, un ballon d’essai vers d’autres formules qui risquent d’être beaucoup plus épouvantables. » Mhhh. F4 ? Touché. Coulé.
Et plus loin : « Ensuite la crise. L’immense machination, là aussi, pour serrer toujours plus étroitement, à la limite de l’étranglement, les crans de l’assujettissement et de la ’disciplinarisation’. » Un simple copié-collé temporel et l’on n’y voit que du feu.
Une autre citation, plus substantielle, histoire d’enfoncer le clou ? Ok :
C’est la notion même de "tendance profonde" qu’il convient ici de réexaminer. Elle n’est nullement scientifique ; elle n’est fondée que sur une conception conservatrice de la société. En fait, cette opinion qu’on prétend extraire des sondages et des jeux télévisés électoraux n’est émise que par des individus isolés, "sérialisés", qui ont été confrontés, par surprise, à une "matière à option" préfabriquée. Le choix qui leur est proposé - tel celui des chiens de Pavlov - est toujours passif, non élaboré, non problématique et, par conséquent, toujours biaisé. "C’est lequel des deux que tu préfères ?" (…) "On te présente deux paquets de super-lessive, etc." Mais quand pourrons-nous enfin imposer un autre genre de choix ? [2]
Limpide et troublant. Ce qu’il diagnostique ici, derechef, c’est les prémices de l’enlisement démocratico-médiatique actuel, les premières banderilles. Celles qui depuis se sont multipliées. Les chiens de Pavlov sont devenus rats, on macère dans l’insignifiant glauque.
On pourrait voir dans ce recueil qui multiplie les pistes (et pas seulement négatives) la désillusion d’un intellectuel de gauche confronté à la déréliction des années Mitterrand, son dégoût face à la persistance d’un hiver tenace, interminable. On pourrait se contenter de rendre justice au caractère acéré et prophétique de ses chroniques [3]. Mais ce n’est pas là que je veux en venir, ou pas que.
En parcourant ce livre, autre chose me trottait dans la tête. À force de me répéter, au fil des pages, Tiens, voilà longtemps que je n’ai pas lu des analyses aussi pertinentes sur le temps présent, j’ai fini par réaliser qu’il était rudement inquiétant de devoir lire des chroniques datées de plus de 15 ans pour pister sa propre époque. Et que si ces chroniques me semblaient si pertinentes, c’est que personne ne semblait avoir pris la relève. Que personne ne les écrivait, aujourd’hui, avec une force comparable. Sale constat [4].
Bien sûr, j’ai conscience que depuis un bail on a souvent hurlé à la Trahison des clercs, Benda revival, parfois dans le vent. Il n’empêche. En des temps qui demanderaient une réponse tranchante et cinglante aux funestes inclinaisons du pouvoir en place, on n’observe en réaction qu’un silence lénifiant, gluant, comme une veillée funèbre où l’on aurait remplacé le Requiem de Mozart par le dernier tube de Britney Spears. Plus on s’enfonce dans le crétinisme global, moins les voix discordantes portent. Faute de relais, de postulants, d’imagination. Il n’y a pas que Guattari qui manque, il y a aussi Deleuze, Bourdieu, Sartre, Camus, Foucault, Hocquenghem etc. Des voix faillibles, certes, mais ambitieuses et toujours indisciplinées.
Parlant des années 1980, Guattari affirme en introduction des Années d’hiver que bientôt on jugera « ces dernières années comme ayant été les plus stupides et les plus barbares depuis bien longtemps ». Là-dessus, je me permets de le contredire (ô combien respectueusement) : on a fait bien pire depuis. On barbote même en pleine régression barbare. Qui le dira à haute et intelligible voix ?

Notes

[1] Vidéo dégottée via CSP.
[2] Tiré d’une chronique intitulée À propos de Dreux, 1983.
[3] En passant, sache je n’évoque pas celles - nombreuses - qui sont consacrées à des sujets artistiques ou purement philosophiques/psychanalytiques, je ne veux pas me disperser. Mais elles valent itou le détour, ton libraire devrait pouvoir contenter ta curiosité.
[4]
Cette impression de désert de la pensée contemporaine - personne à l’aune d’un Félix Guattari - , je l’avais également en parcourant un autre ouvrage consacré (en partie) à Guattari. Gilles Deleuze, Félix Guattari, biographie croisée (édité en poche à La découverte), est un livre mastoc. Un travail de recherche gargantuesque, un éventail d’analyse impressionnant, entre faits biographiques, investigations philosophiques de haute tenue - lesquelles me sont restées souvent hermétiques, je dois te l’avouer… - et capacité réjouissante à faire revivre les débats d’un autre temps, quand ceux qui se disaient intellectuels faisaient feu de tout bois.
À suivre l’itinéraire de Deleuze et Guattari, leurs engagements, leurs emportements publics, on reste un peu hébété, jaloux de ne pas/plus les compter parmi nous.
Prend Guattari, par exemple. Tu connais sûrement son investissement enthousiaste dans l’élaboration de nouvelles formes de traitements des troubles mentaux, son dévouement à ses patients et ce qu’il tenta de faire dans cette clinique de La Borde où il s’investit tant. Tu sais sans doute qu’il flirta parfois avec les thèses de l’anti-psychiatrie et a cherché à renouveler l’approche de la folie, notamment en créant le CERFI (Centre d’Etudes, de Recherches et de Formations Institutionnelles) et en lançant la revue Recherches (qui publia notamment le célèbre numéro interdit : 3 milliards de pervers. La grande encyclopédie des homosexualités). Tu connais aussi, à l’évidence, cette œuvre protéiforme et virevoltante qu’il élabora en compagnie de Deleuze (notamment : L’anti-oedipe & Mille Plateaux).
Par contre, tu es peut-être moins au fait du parcours engagé de Guattari, depuis ses premières armes contre la guerre d’Algérie avec La Voie Communiste à ses nombreuses interventions en faveur des autonomes italiens ou allemands réfugiés en France (« Il n’est bien entendu pas question d’accepter passivement que la France se plie à un quelconque chantage concernant les demandes d’extradition italienne. L’Europe des libertés, pourquoi pas ! L’Europe de la répression, merci, on a déjà donné ! », écrit-il en 1984), en passant par sa participation à la création de Radio Tomate, ancêtre de FPP, son soutien aux luttes palestiniennes dès 1976 ou son étrange ralliement à la candidature Coluche (1981).
Et pourtant, Guattari concilia ces deux éléments, œuvre psychiatrique/philosophique & engagement dans les problèmes de son temps, avec une constance admirable. L’un n’allait pas sans l’autre et vice-versa. Refaire son parcours en détail ici n’aurait pas de sens (rapide résumé sur Multitude, ici). Insister sur l’état d’esprit qui l’animait est par contre nécessaire : ouvert et vindicatif, ne gardant de 68 que le meilleur, Guattari s’est fourvoyé parfois, mais il a toujours cherché, inlassablement, à dépasser les pesanteurs. Gilles Deleuze, Félix Guattari, biographie croisée, te met le nez dans ça, dans une époque où l’intellectuel discordant pouvait faire entendre sa voix et ne s’en privait pas, décryptant le politique sans garde-barrières.
De là, il est aisé de rebondir sur Deleuze, l’homme à la plus belle voix du monde. Celui qui ouvrit le feu sur les Nouveaux Philosophes (BHL, Glucksmann…) et leur « travail de cochon », se fit molester par les flics lors de manifs contre l’extradition d’autonomes, se réjouit tout haut de 68 - même 20 ans après - , continua à sa manière à mêler immersion dans son temps et rejet absolu de ses valeurs lénifiantes.
Deleuze, Guattari
Ces deux-là réinventèrent la philosophie et la psychanalyse, renouvelant les outils et les approches dans un maelstrom jouissif.
Mais ils ne se contentèrent pas de ça. Ils ont surtout vécu leur époque dans le même état d’esprit, farouchement non conformistes, toujours à l’affut d’un dépassement, d’un nouvel agencement, d’un développement du rhizome collectif dans une direction moins fermée.
(La régie me signale que je viens de battre le concours de la note de bas de page la plus longue de l’histoire d’Article11. Mission accomplie. Je retourne à l’article en lui-même.)

vendredi 27 mai 2011

LECTURES 80

Sur le « silence assourdissant » de cette petite bourgeoisie intellectuelle dans les années 80, du temps où le PS menait la politique reagano-thatcherienne en France », Jean-Pierre Garnier a écrit sur le sujet avec Louis Janover deux bouquins: « La deuxième droite » (Robert Laffont) et « La pensée aveugle » (Spengler). Si vous pouvez vous les procurer... Il en ressort que ce qu’on appelle les « intellectuels » ont non seulement massivement gardé le silence face à l’alignement des gouvernants « degôche » sur les « critères de convergence » édictés par le FMI, la Banque mondiale, l’OMC et l’eurocratie, et la politique de régression sociale qui en découlait, mais, en ce que concerne nombre d’entre eux, des « nouveaux philosophes » aux têtes pensantes de la revue esprit, célébré ce tournant « réaliste » qui rompait avec les « vieux schémas révolutionnaires ». Il faut savoir que les intellos fonctionnent comme une caste qui se considère détentrice du monopole de l’intelligibilité du monde. Étant donné qu’une appropriation collective du savoir et de la capacité à réfléchir ferait d’eux des prolétaires, certes émancipés mais cependant comme les autres, il va falloir leur montrer la voie: la sortie ou la ré-forme.

mercredi 25 mai 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE (lecture d'actualité)

« Pour que ‘mai 68’ puisse devenir ce mythe fondateur de notre modernité politique (mythe dont toute critique est sacrilège), il a bien évidemment fallu en gommer les aspects effectivement anticapitalistes (grèves ouvrières, redécouverte d’identités régionales et populaires refoulées, accès à la parole de groupes sociaux qui avaient jusque-là été tenus à distance par les maîtres de la société, expérimentations de formes de vie en rupture avec les contraintes habituelles de la consommation, etc.). Chacun peut constater, d’ailleurs, que si le système a immédiatement valorisé l’ »imagination au pouvoir » des contestataires (imagination qui allait, comme on le sait, faire très vite ses preuves dans la publicité, le showbiz et la communication), la figure de 68 la plus efficacement ridiculisée par les médias officielles fut assez rapidement celle du « baba cool », parti élever ses chèvres en Lozère et dont l’apport à la croissance du Capital était, de ce fait, beaucoup trop limité pour lui valoir les honneurs de la gauche. »
Jean-Claude Michéa, Orwell anarchiste tory, climats, Flammarion, 2008, p 139-141

lundi 23 mai 2011

Henri LABORIT, Mon Oncle d'Amérique





Henri Laborit dans le film Mon oncle d’Amérique par Alain Resnais :

Ainsi nos trois cerveaux sont là. Les deux premiers fonctionnent de façon inconsciente. Nous ne savons pas ce qu’ils nous font faire : pulsions, automatismes culturels. Et le troisième nous fournit un langage explicatif qui donne toujours une excuse, un alibi, au fonctionnement inconscient des deux premiers.

(…)
Le fonctionnement de notre système nerveux commence à peine à être compris. Il y a une vingtaine ou une trentaine d’années que nous sommes capables de comprendre comment, à partir des molécules chimiques qui le constituent, qui en forment la base, s’établissent les voies nerveuses qui vont être codées, imprégnées par l’apprentissage culturel. Et tout cela dans un mécanisme inconscient. C’est-à-dire que nos pulsions et nos automatismes culturels seront masqués par un langage, par un discours logique.

(…)
Le langage ne contribue ainsi qu’à cacher la cause des dominances, les mécanismes d’établissement de ces dominances et à faire croire à un individu qu’en œuvrant pour l’ensemble social, il réalise son propre plaisir alors qu’il ne fait, en général, que maintenir des situations hiérarchiques qui se cachent sous des alibis langagiers, des alibis fournis par le langage, qui lui servent en quelque sorte d’excuses.
(…)
L’inconscient constitue un instrument redoutable non pas tellement par son contenu refoulé, refoulé parce que trop douloureux à exprimer, car il serait « puni » par la socioculture, mais, par tout ce qui est, au contraire, autorisé et quelquefois même « récompensé » par cette socioculture, et qui a été placé dans son cerveau depuis sa naissance. Il n’a pas conscience que c’est là, et pourtant c’est ce qui guide ses actes. C’est cet inconscient-là, qui n’est pas l’inconscient freudien, qui est le plus dangereux. En effet, ce qu’on appelle la personnalité d’un homme, d’un individu, se bâtit sur un bric-à-brac de jugement de valeurs, de préjugés, de lieux communs qu’il traîne et qui, à mesure que son âge avance, deviennent de plus en plus rigide et qui sont de moins en moins remis en question. Et quand une seule pierre de cet édifice est enlevée tout l’édifice s’écroule. Il découvre l’angoisse. Et cette angoisse ne reculera ni devant le meurtre pour l’individu, ni devant le génocide ou la guerre pour les groupes sociaux pour s’exprimer.

On commence à comprendre par quel mécanisme, pourquoi et comment, à travers l’histoire et dans le présent se sont établi des échelles hiérarchiques de dominance. Pour aller sur la lune, on a besoin de connaître les lois de la gravitation. Quand on connaît ces lois de la gravitation, ça ne veut pas dire qu’on se libère de la gravitation. Ça veut dire qu’on les utilise pour faire autre chose. Tant que l’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent, tant qu’on n’aura pas dit que, jusqu’ici, ça a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chances qu’il y ait quelque chose qui change.

mardi 10 mai 2011

Années 1980 : les fossoyeurs du nouveau monde / Entretien avec François Cusset

La version originelle de cet entretien est paru dans le numéro 2 de la version papier d’Article11.
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Ils ont tout enterré – l’utopie, la pensée critique, la contestation, Marx, le communisme et même l’histoire. Notre monde est devenu champ de ruines, quand le leur portait beau et s’affichait avec morgue, certain de la supériorité de ses mots d’ordre : soumission au marché, modernisation technocratique, esprit d’entreprise et argent-roi. Un vrai rouleau-compresseur, lancé au mitan des années 1970, avec les autoproclamés « nouveaux philosophes » et leur dénonciation du totalitarisme, et méthodiquement conduit au long des années 1980. Rien d’autre que la pensée unique capitaliste et de sombres perspectives néo-libérales, comme si une Margaret Thatcher sous cocaïne avait pris le contrôle de toute la partie occidentale du globe. Peu ou prou : l’enfer.

Pour conter leur victoire, un livre – foisonnant et passionnant. L’ouvrage se nomme La Décennie [1], le sous-titre donnant le ton : Le Grand Cauchemar des années 1980. L’historien des idées François Cusset [2] y dresse le tableau, presque effrayant, de ces années de vide et de trop-plein : élimination pure et simple (ou peu s’en faut) de toute question sociale et abondance de discours creux – ceux des (prétendus) intellectuels et des politiques, tous convertis aux principes de la communication et de la libre-entreprise. Multipliant et croisant les références, des films aux articles de journaux, des chansons aux discours politiciens et aux spots de pub, l’auteur de La Décennie ne se contente pas de dire une époque : il documente le fonctionnement d’une véritable machine de guerre idéologique.

Aux commandes : Bernard-Henri Levy, Jacques Séguéla, André Glucksman, Jacques Attali, Alain Finkielkraut, Laurent Joffrin, Luc Ferry, Alain Minc, Pascal Bruckner, Jacques Julliard et tutti-quanti. Déjà. Il y a trente ans, ils faisaient main-basse sur la (pseudo) vie intellectuelle française ; ils en tirent encore les ficelles aujourd’hui. Il y a trois décennies, ils prêchaient la conversion aux joies du marché et accompagnaient la mise au pas néo-libérale ; ils ne s’en sont toujours pas lassés. C’est là aussi que l’ouvrage s’avère essentiel : en faisant vivre ce passé proche, c’est le présent – le nôtre et le leur – qu’il éclaire. En donnant des clés de compréhension d’un monde que nous subissons toujours, c’est la possibilité d’un contre-basculement idéologique qu’il renseigne. François Cusset en parle ci-dessous, conversation libre, permanents aller-retours entre les années 1980 et aujourd’hui.

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La Décennie a ceci de précieux qu’il ne se contente pas de décrire le basculement idéologique des années 80, il lui donne réellement corps...

Pour rendre vivant ce livre contre-idéologique, j’ai eu recours à toute une chair d’actualité et d’événements – disons : le corps et l’esprit du temps. J’ai même davantage pris plaisir à décrire une époque qu’à dénoncer des idéologues que nous sommes si nombreux à fustiger.
Là est le paradoxe du livre : il mêle une ligne politique, de déchiffrage idéologique, et une ligne subjective - ce désir de saisir l’esprit délétère qui fut celui de ma jeunesse. L’écrire a d’ailleurs eu un effet d’auto-analyse : j’ai compris le désarroi complet dans lequel ma génération se trouvait. Nous étions alors confrontés à une sorte d’obligation d’aller dans le sens du vent et du fatalisme économique ; cela ne nous excitait pas, mais rien d’autre ne nous était proposé.

Pour mener à bien cet ouvrage, les sources se sont révélées essentielles. Il en est une que j’ai épuisée de A à Z : Le Nouvel Observateur, magazine centre-gauche de l’élite – là où toutes les voix influentes de « gauche », politiques mais aussi culturelles et artistiques, s’exprimaient toutes les semaines. Je l’ai lu ainsi, comme la tribune de l’élite. Et il a – pour la petite histoire - été à l’origine d’une vraie fierté personnelle : après la publication de La Décennie, j’ai reçu une lettre d’insultes de son ancien patron, Laurent Joffrin, furieux de m’avoir ouvert les portes de l’Obs pour que j’en tire un portrait si peu flatteur...



 [3]
J’ai aussi épluché Libération, son évolution – du journal prolétaire et en guerre des années 70 jusqu’au journal libéral-branché des années 1980 – étant symptomatique de l’époque. Et Globe, Actuel, les médias audiovisuels, etc.. J’ai enfin lu beaucoup d’essais parus à ce moment-là, parce qu’ils sont l’un des véhicules idéologiques de l’époque. Le décollage de l’essai comme genre best-seller remonte en effet aux années 1980, avec de premiers tirages à plus de 100 000 exemplaires – pour les BHL et assimilés.

Au final, tu dresses un tableau presque effrayant de cette décennie...

On oublie ce que c’était. À l’échelle mondiale, les années 1980 correspondent à une nouvelle phase du capitalisme : il s’étend à des zones ou des sphères qui n’étaient pas encore colonisées – parce qu’elles n’avaient alors pas besoin de l’être et que le capitalisme était organisé différemment. Il s’attaque alors à la vie privée, au corps, à l’intimité, etc...

La question du rapport au corps, par exemple, est essentielle pour comprendre la décennie. Si on ne saisit pas qu’il y a une excitation corporelle, sportive, athlétique et aventurière qui est promue avec l’esprit d’entreprise, une dimension de fun, plus ou moins surjouée, on fait l’impasse sur l’esprit du temps. Parce qu’on en reste – finalement – à une analyse idéologique. C’était le souci d’un Jean-François Lyotard : « Tous les intellectuels de gauche aux mains propres n’ont jamais compris qu’on pouvait jouir en buvant le foutre du capital. » Cette dimension de jouissance est primordiale pour comprendre toute l’ambiguïté des années 1980.

Car il y a bien ambiguïté ! Du point de vue superficiel des excitations et des palpitations, du corps et des sensations, le capitalisme alors déchaîné est plus fun que toutes les expériences contestataires. Le problème est là : cet agencement jouissif fonctionne, agissant comme un ressort tendu vers l’individualisme à tout crin. On présente aujourd’hui ce dernier comme une façon de diviser la société, de tuer toute forme de collectif ; je crois plutôt qu’il est un conte de fée, une promesse d’aventure faite à chaque petite existence. Chacun aurait ainsi en soi un potentiel infini d’histoires et de scénarios.
Le capitalisme fonctionne sur cette promesse faite aux « perdants » qu’ils ont une chance d’atteindre la félicité de ceux qu’ils scrutent dans les médias. Ils devraient détester ces gens qui leur volent tout ; au contraire, ils les aiment, les désirent et les envient. Parce que – justement – il y a du corps, de la jouissance, toute une aisance. L’autre, celui d’en face, n’est pas seulement l’ennemi social, il est aussi un corps dans lequel on se projette.

C’est lourd de conséquences, la multitude non embourgeoisée s’en trouve complètement clivée. D’un côté, les gens sont certains qu’une injustice irréversible est la cause de leur existence quotidienne ; de l’autre, ils s’identifient au corps du gagnant, espérant qu’un jour il soit le leur. Ce clivage démobilise.
Tout l’esprit des années 1980 tient dans cette promesse qu’il ne faut pas de compétences particulières pour réussir, mais juste un mélange de chance, de niaque et d’avantages liés à l’époque – ce n’est donc pas une question de prédestination sociale. C’est accessible à tout le monde : voilà ce que prétend le néo-libéralisme en agitant ce vieux mensonge de la démocratie entrepreneuriale. Faire de quelqu’un d’aussi gouailleur que Tapie le héros des années 1980 est une façon d’affirmer que le grand patron n’est plus un énarque méprisant né avec une cuillère en or. Qu’on peut tous l’être.



Jusqu’à la caricature... Les formules de ces hérauts de l’esprit de compétition – Tapie, par exemple, avec son « Gagner, vivre, c’est bouger » – sont si excessives qu’elles en deviennent ridicules...

En rédigeant l’ouvrage, je me suis demandé si ces gens se rendaient compte qu’ils étaient si caricaturaux. J’ai compris ensuite que toute époque de renouvellement offensif d’une idéologie est forcément décomplexée. Il s’agit de tout essayer, de faire passer des dogmes sous des formes excessives avant de les émousser, pour aboutir finalement à un discours politiquement correct. Le langage des élites est beaucoup plus décomplexé et spectaculaire dans les années 1980 ; elles mettent par la suite un peu d’eau dans leur vin en s’excusant pour les fameux « excès » du capitalisme.

Il s’opère donc un léger retournement discursif au début des années 1990. Mais celui-ci n’est que rhétorique : le capitalisme intègre la peur de la mondialisation et de ses excès sans remettre en cause son principe idéologique. La meilleure illustration en est la campagne électorale de Chirac autour de « la fracture sociale ». Dans sa bouche, une telle formule – récupérée d’une note de la Fondation Saint-Simon [4] et qui résume parfaitement quinze ans d’évolution française – est bien sûr une immense arnaque. Elle permet pourtant de prolonger pendant deux mandats l’aventure des années 1980.

Prolonger ? Cette décennie ne se limite donc pas aux années 1980 ?

Elle dure en fait presque vingt ans. Elle prend racine dans un basculement qui a lieu en France au mitan des années 1970, lié à un reflux rapide de l’excitation et des effectifs gauchistes, ainsi qu’à l’arrivée de la crise. La naissance du mouvement dit anti-totalitaire, opération stratégique et médiatique conduite par BHL et Glucksmann, l’incarne parfaitement : tout se passe comme si la France découvrait l’existence du goulag... Ce mouvement met en réalité une pression énorme sur ceux qui tentent de rester fidèles aux idéaux de 68.
À l’autre bout, on peut étendre cette décennie jusqu’au mitan des années 1990, nombre de pistes tracées dans les années 1980 se prolongeant ensuite. Si la fin du deuxième mandat de Mitterrand représente une évidente césure, c’est surtout le mouvement social de 95 qui marque un coup d’arrêt.

C’est un coup d’arrêt symbolique...

Mais essentiel, car il enraye la culpabilisation de quiconque se mobilise. Pendant quinze ans, sous la décennie, toute forme de résistance collective est frappée d’interdit. Diabolisée comme ayant partie liée avec le communisme réel et l’horreur soviétique. Ou présentée comme ringarde et rabat-joie face l’omniprésence de la jouissance télévisuelle et entrepreneuriale.



 [5]
C’est cette culpabilisation qui est interrompue par le mouvement de 1995. Par son euphorie. Et par le renouvellement des formes de la lutte sociale et de leur contenu d’identification. Je pense ici à l’essor des mouvementismes, lié à des politiques identitaires et contre-identitaires, ainsi qu’au thème radicalement nouveau pour l’extrême-gauche française de la minorité – avec cette idée qu’il est du ressort d’une minorité de résister à l’ordre dominant. C’est d’autant plus important que le communisme a longtemps été une machine à émousser les différences, se montrant aussi aveugle aux particularités que la doctrine républicaine française.

En 1995, ces mouvementismes émergent à la place d’organisations déficientes et inventent des formes politiques nouvelles, liées à la vie quotidienne et à des aspects longtemps jugés non-politiques – le culturel, l’artistique ou le chômage. L’enjeu de la lutte sociale n’est plus seulement la défense du travail, que ce soit par les travailleurs ou par des chômeurs censés retrouver un travail, mais du chômage en tant que situation de vie. Tout cela est assez neuf en France et justifie la césure. Même si, sur le fond, rien n’est interrompu.

Cette décennie est toujours la nôtre, en fait...

Il faut revenir ici à Michel Foucault qui, dans Naissance de la biopolitique, prévient que le libéralisme et le néolibéralisme ne sont pas seulement définis en négatif, avec des formes minimales de gouvernement pour laisser jouer les forces du marché, mais aussi en positif, comme une nouvelle façon de produire la vie, d’instituer des normes, de faire jouir. Le régime néolibéral prend en charge la vie, et t’incite sans cesse à t’épanouir, te « réaliser »... Si c’est ainsi qu’on définit le néo-libéralisme, il émerge bien en Occident à ce moment-là, lié au rejet des vieux carcans dans les années 1960 et 1970, et il mène toujours le jeu aujourd’hui.

Mais à une telle position, il faut ajouter deux changements d’ampleur par rapport à l’élan initial. D’abord, les bouleversements technologiques de la fin du XXe siècle – notamment l’apparition d’Internet, qui accélère ce mouvement en individualisant et virtualisant tout, mais fournit aussi un espace public alternatif nouveau. Et ensuite, le fait que l’actuelle conception dominante du monde et le système l’accompagnant ne sont pas strictement néolibéraux : ils constituent en réalité un attelage étrange entre néolibéralisme et néoconservatisme, ou conservatisme sécuritaire [6]. Je dis « étrange » parce qu’on oublie – ça paraît tellement naturel depuis le 11 septembre... – que ces deux mouvements idéologiques ne sont a priori pas convergents. D’un côté, il y a le libertaire-libéralisme du grand laisser-faire et des formes de vie à réinventer du moment que le marché organise tout. Et de l’autre s’impose un discours civilisationnel agressif, militariste et interventionniste, axé sur des valeurs religieuses et morales.

Depuis dix ans, ces deux courants font cause commune. Certains événements montés en neige, comme le 11 septembre, justifient cette articulation. Mais il ne faut jamais oublier que la faiblesse du système dominant est là. Que sa fragilité réside dans ces deux dimensions susceptibles d’entrer en conflit.

Cette fragilité ne se manifeste pourtant en aucune façon...

Cela n’obère pas sa réalité. Je crois que la coexistence de ces deux courants relève d’un cynisme suprême, comme une entente entre l’avant et l’arrière-scène. L’ode aux valeurs – retour aux racines, à l’identité, à l’Europe ou à l’Amérique chrétiennes – serait un divertissement spectaculaire : les élites la voient comme un spectacle donné à l’avant-scène et permettant de préserver, en coulisses, l’accord sur l’essentiel. C’est-à-dire sur le néo-libéralisme et ses soutiens publics, sur la préservation des intérêts des classes possédantes.

Êtes-vous islamophobes ou islamophiles ? : les gens se déchirent sur ce type de question. Ce débat de valeurs arrange cyniquement les élites, qui savent que le fond est ailleurs. Rappelons que l’Islam c’est à la fois Al-Qaida et Dubaï – soit l’intégrisme d’une infime minorité, et une tentative majoritaire de concilier religion d’État et développement économique postmoderne accéléré. Rappelons aussi qu’il vaut mieux, pour ces élites occidentales, un Iran sous la coupe des mollahs, menaçant Israël et l’Amérique de façon purement théorique, qu’un Iran communiste ou tiers-mondiste.

Pour revenir à cet étrange attelage... il faudrait peut-être parler de biopolitique sécuritaire pour décrire cette production de normes de défense de la vie, autour des logiques de criminalisation du risque, de principe de précaution et de production médiatique de la peur à l’échelle mondiale. Mais le néolibéralisme c’est aussi l’économie de marché, la formule ne suffit donc pas...

Ne pourrait-on pas résumer tout cela par les termes « société de contrôle » ?

Dans un texte célèbre, Post-scriptum sur les sociétés de contrôle, Gilles Deleuze énonce que l’époque est dominée par un paradigme nouveau : le contrôle a remplacé la discipline – qui est contrainte imposée au corps, obligation physique. Les sociétés modernes s’appuieraient ainsi sur la diffusion sans fin d’un principe souple de contrôle, opérant notamment par délégation à de nouvelles fonctions. Pôle Emploi est une parfaite illustration de ces nouvelles instances de contrôle : ses employés ne sont plus là pour fournir une aide financière ou des conseils, mais pour contrôler l’existence sociale et privée des chômeurs. Et pour s’assurer qu’être au chômage ne soit pas différent d’être au travail.



S’y ajoute l’endo-flicage, tant les individus ont intégré la nécessité du contrôle. Nous l’éprouvons tous, qu’il s’agisse de nos peurs sur la santé, le réchauffement climatique, les catastrophes naturelles... Il s’agit en fait d’une nouvelle obligation faite à chacun, et que chacun s’impose à soi-même, d’apporter sa pierre à un effort collectif de moindre risque.
Internet joue aussi son rôle dans cette logique d’auto-contrôle. Facebook, par exemple, est devenu une façon pour chacun de s’assurer qu’il a les mêmes modes d’expression et de plaisir, les mêmes soucis anodins que tous ses amis et voisins. Ce n’est pas nécessairement une homogénéisation, mais cette logique de contrôle se diffuse partout.

On se retrouve là bien loin de l’exubérance des années 1980...

Celles-ci revendiquaient en effet l’excès, jusqu’au spectaculaire, au mauvais goût, et au risque d’aller trop loin. Le principe de plaisir de l’entrepreneur, par exemple, était lié au risque vital, donc à des sports extrêmes ; c’est beaucoup moins vrai aujourd’hui. Je pense que l’équivalent – l’équivalent structural, dirait Bourdieu – du saut à l’élastique ou de l’ascension de l’Anapurna dans les années 1980, en tant qu’idéal du cadre performant, serait aujourd’hui le Club Med Gym... C’est là un moyen sans danger de renforcer chaque jour, petit à petit, ses défenses. Le néolibéralisme exige désormais que chacun resserre les boulons et ne gâche pas ses chances.

Les années paillettes et les émissions en prime-time sur l’entreprise réjouie ne pouvaient durer indéfiniment. Il y a une maturation de cet amalgame idéologique, qui apprend à se contrôler après s’être déchaîné. Joue aussi un effet de génération : dans les années 1980, ce composé-là est défendu par des gens qui ont la quarantaine, et passent ensuite le relais à la génération suivante, qu’ils ont matraquée idéologiquement, à qui ils ont répété sur tous les tons : «  Les jeunes, vous n’y pensez pas, ne prenez pas la rue. Les barricades, c’est fini, on les a terminées pour vous. Suivez plutôt la révolution médiatique, technologique, etc... » Une fois le relais transmis s’impose un côté plus posé, moins lié au retournement de veste et moins prosélyte.

Cette nouvelle génération s’identifie parfaitement à son époque ?

Disons qu’elle baigne dedans, dans sa réalité et dans ses mythes. Il faut d’ailleurs le souligner : la question de la production de récits est cruciale à l’âge néolibéral. Il n’y a plus de grands récits idéologiques ou utopiques, et il faut donc que le petit récit individuel – auquel on est condamné, puisque seuls subsistent des formes d’épanouissement et de réalisation individuelles – devienne fabuleux. Par l’horreur, à la American Psycho [7]. Par la métamorphose de l’entrepreneur égoïste en philanthrope mondialisé, façon Georges Soros ou Bill Gates. Ou par la figure de la minorité vengeant les siens par sa réussite – la femme, l’immigré ou le musulman.

Pour que l’idéologie néolibérale fonctionne, il faut qu’elle se connecte sur une dimension fabuleuse, sur tout un storytelling. Elle le fait très bien : en trente ans, la capacité à produire des histoires convaincantes, permettant aux gens de s’identifier à un collectif, passe ainsi de la gauche à la droite. C’est très marquant. Auparavant, la droite ne proposait qu’un système de valeurs, sans dimension narrative, quand la gauche constituait un grand réservoir utopique d’histoires possibles ; c’est désormais l’inverse : la gauche défend certaines valeurs mais ne parvient pas à les mettre en histoires aussi bien que la droite.

Les conditions de production des histoires sont bouleversées par l’individualisme forcené et l’effritement des structures collectives, ainsi que par la culpabilisation – tout emploi du futur ou du conditionnel, proche de l’utopie, étant jugé suspect... La seule expérience de gauche ayant renouvelé ce réservoir narratif se situe en Amérique du Sud. Ce qui s’y passe aujourd’hui est essentiel : à l’échelle d’un continent et avec un vrai dynamisme d’ensemble, l’indigénisme et le communisme, deux sources de la gauche s’étant souvent combattues, se rencontrent. Il y a dans ces régions une réelle vitalité des luttes et des récits de luttes. L’accession d’Evo Morales à la présidence bolivienne, qui débute par des rébellions de villages contre la privatisation de l’eau [8], est ici exemplaire : il n’y a là rien d’idéologique, juste du narratif.

Chez nous, la question du logement et de la ghettoïsation, très concrète, pourrait constituer une semblable source d’histoires ; ce n’est pas le cas, à cause d’une évidente déconnexion entre les producteurs de discours à gauche et les victimes de la guerre sociale. Cette rupture a été inaugurée triomphalement par les socialistes et leur folie technocratique, au début des années 1980.



Cette rupture est revendiquée. Dans le livre, tu reviens par exemple sur la célébration du bicentenaire de la Révolution française, aussi démesurée que mensongère...

C’est vrai que la célébration du bicentenaire est confiée au publicitaire Jean-Paul Goude : il conçoit un gigantesque défilé de l’histoire française en technicolor, conçu comme un spot publicitaire. Non seulement la Révolution française est terminée, comme les historiens conservateurs le martèlent en présentant le social et la lutte comme une longue parenthèse à refermer. Mais elle est en plus célébrée comme un souvenir publicitaire, avec strass, paillettes et ambiance néo-pop...

On ne peut – pourtant - réduire la question à cet exemple. Un des premiers symptômes du basculement idéologique et du retour à l’ordre moral de la contre-révolution n’est pas de gommer l’histoire, mais d’y revenir. C’est le retour de l’histoire officielle, l’histoire obscène. Celle des vainqueurs.


Notes
[1] Publié à La Découverte (2006).



[2] Par ailleurs, auteur de Queer critics : La littérature française déshabillée par ses homo-lecteurs (PUF, 2002) et de French Theory, Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis (La Découverte, 2003).

[3] Couverture d’un numéro de Libération resté (tristement) célèbre. Publié en février 1984 et en complément d’une émission télé du même nom (présentée par Yves Montand, un extrait est consultable ICI), le numéro actait à gauche le tournant de la rigueur décidé par Mitterrand. L’inénarrable Laurent Joffrin y écrivait notamment (cité par Acrimed) : «  Comme ces vieilles forteresses reléguées dans un rôle secondaire par l’évolution de l’art militaire, la masse grisâtre de l’Etat français ressemble de plus en plus à un château fort inutile. La vie est ailleurs : elle sourd de la crise par l’entreprise, par l’initiative, par la communication. »

[4] Cette note a été rédigée par Emmanuel Todd.

[5] Le 12 décembre 1995, Pierre Bourdieu rejoignait les cheminots grévistes de la Gare de Lyon pour leur dire son soutien. Le texte de sa prise de parole est à lire ICI, sur le site de L’homme Moderne.

[6] françois Cusset fait ici explicitement référence à l’ouvrage de Wendy Brown, Les Habits neuf de la politique mondiale. Néolibéralisme et néoconservatisme (Les Prairies Ordinaires, 2007).

[7] American Psycho, roman mythique de l’auteur américain Bret Easton Ellis, met en scène un riche trader plongeant peu à peu dans la folie meurtrière. Article11 en parlait ici.

[8] Il s’agit de la guerre de l’Eau, soit quatre mois (de janvier à avril 2000) de lutte des habitants de Cochabamba pour faire échec à la privatisation du système municipal de gestion de l’eau.

source : ARTICLE 11

samedi 26 février 2011

L'hypersynchronisation des consciences, le vécu zombie d'une génération

                       Lola LAFON dit "De ça je me console" :






"La fable postindustrielle ne comprend pas que la puissance du capitalisme contemporain repose sur le contrôle simultané de la production et de la consommation réglant les activités des masses. Elle repose sur l’idée fausse que l’individu est ce qui s’oppose au groupe. Simondon a parfaitement montré, au contraire, qu’un individu est un processus, qui ne cesse de devenir ce qu’il est. Il ne s’individue psychiquement que collectivement. Ce qui rend possible cette individuation intrinsèquement collective, c’est que l’individuation des uns et des autres résulte de l’appropriation par chaque singularité de ce que Simondon appelle un fonds préindividuel commun à toutes ces singularités.
Héritage issu de l’expérience accumulée des générations, ce fonds préindividuel ne vit que dans la mesure où il est approprié singulièrement et ainsi transformé par la participation des individus psychiques qui partagent ce fonds commun. Mais ce n’est un partage que s’il est à chaque fois individué, et il ne l’est que dans la mesure où il est singularisé. Le groupe social se constitue comme composition d’une synchronie, dans la mesure où il se reconnaît dans un héritage commun, et d’une diachronie, dans la mesure où il rend possible et légitime l’appropriation singulière du fonds préindividuel par chaque membre du groupe.
Les industries de programmes tendent au contraire à opposer synchronie et diachronie, en vue de produire une hypersynchronisation qui rend tendanciellement impossible l’appropriation singulière du fonds préindividuel constitué par les programmes. La grille de ceux-ci se substitue à ce qu’André Leroi-Gourhan nomme les programmes socio-ethniques : elle est conçue pour que mon passé vécu tende à devenir le même que celui de mes voisins, et que nos comportements se grégarisent."
...
Dans les sociétés de modulation que sont les sociétés de contrôle, il s’agit de conditionner, par les technologies audiovisuelles et numériques de l’aisthesis, les temps de conscience et l’inconscient des corps et des âmes. A l’époque hyperindustrielle, l’esthétique – comme dimension du symbolique devenue à la fois arme et théâtre de la guerre économique – substitue le conditionnement des hypermasses à l’expérience sensible des individus psychiques ou sociaux. L’hypersynchronisation conduit à la perte d’individuation par l’homogénéisation des passés individuels, en ruinant le narcissisme primordial et le processus d’individuation psychique et collective : ce qui permettait la distinction du je et du nous, désormais confondus dans l’infirmité symbolique d’un on amorphe.
Bernard STIEGLER