Le point de fuite du système, c'est le crédit, c'est lui qui ouvrait les perspectives, les rallonge, les étend.

Les années 80 sont le point de fuite final du système: le spectaculaire intégré. Ses images, son décor, sont celles où il s'auto-absolutise dans sa niche, TON CERVEAU.
Pas d'autre chemin possible pour le capital, sa survie augmentée de bulle en bulle: le chibre de la bêtise, la puissance rapace, piratage sans partage, aura ramonné la réalité jusqu'au tréfonds.
on a tout bouffé, on s'est bâfré, d'excuses, de riens, de déviations, tout pour rien.
Il n'y a plus de perspective pour le système: le point de fuite est épuisé. La représentation est abolie et le spectacle s'écroule, des lambeaux d'habitudes charrient les tenaces relations, appauvris,
désormais même les requins balancent.
LES GENDRES ROUGES

jeudi 28 avril 2011

Ethnographie des sociaux-traîtres

Louis JANOVER - Juillet-Août 1984 / pp. 317 - 328

À propos du livre d’A. Minc, L’avenir en face, Paris, Éditions du Seuil, 1984, 260 p. Une version de cet article a paru dans le mensuel Vertiges des lettres, juin 1984, sous le titre « De l’avenir, faisons table rase ! ».
DE L’AVENIR, ILS FONT TABLE RASE !

La crise ! Vous avez dit la crise ? Que la « néo-bourgeoisie libertaire » se rassure : « S’il existe une fatalité économique », comme les travailleurs reconvertis en font la cruelle expérience, « il n’existe pas de fatalité sociale » (p. 7), comme peuvent s’en convaincre patrons et dirigeants d’entreprise, l’œil fixé sur les tables de la bourse : « les fortunes capitalistes ne se portent jamais mieux que sous un gouvernement de gauche » (p. 216). Il ne convient donc pas de laisser passer pareille chance. Ne sommes-nous pas plus libres aujourd’hui que lorsque nous « étions portés hier par la croissance ». Les promesses d’invention sont immenses, il suffit « à chacun de parier, étant entendu qu’en la matière nous avons intérêt à un pari de type pascalien » (p. 8). Comment « nous » résisterait-il à une exhortation aussi pressante ? « Nous » n’a-t-il pas en main tous les atouts maîtres et n’est-il pas sûr à la fin de rafler la mise ? L’avenir est en face, mais quel avenir et en face de qui ?

Certes, Alain Minc n’interdit à personne de mettre la main à la pâte. « Les Français, affirme-t-il fièrement en leur nom, se déclarent de plus en plus ( !) disposés à troquer un peu plus de temps libre contre un peu moins de revenu » (p. 190). Les Français ? Il ne saurait évidemment s’agir de ceux qui, réduits au chômage, disposent effectivement de tout le temps libre pour chercher une source de revenu ! Ni de ceux qui, faute du moindre revenu disponible, peuvent difficilement troquer quoi que ce soit ! Comment prendre pour l’expression d’une libre disposition des réponses qui traduisent la résignation du plus grand nombre face à un avenir qui ne laisse aucune liberté de choix ? Devant chaque « acteur social » s’ouvre, en effet, une perspective bien différente selon la place qu’il occupe dans le présent. Qu’il appartienne à telle catégorie sociale, il verra l’avenir en rose, à telle autre, et cet avenir lui paraîtra bien noir. Voilà pourquoi « les uns » s’accommodent volontiers de ce futur promis, puisqu’ils sont assurés de retrouver, au bout du chemin, les mêmes privilèges que ceux dont ils jouissent ici et maintenant. « Les autres » aspirent à un avenir qui ne sera plus à l’image du passé-présent.

MANUEL DU SAVOIR-EXPLOITER À L’USAGE DES NOUVEAUX ENTREPRENEURS

Dès lors, une question se pose aux idéologues de ce « capitalisme perpétuel » animé par un mouvement alternatif d’expansion et de contraction ponctué par des « crises ». Comment faire table rase des projets d’avenir de ceux d’« en face », de sorte qu’ils acceptent docilement l’avenir que leur prépare la reconduction du système d’exploitation et de domination dont ils sont les victimes ? Et comment persuader ses bénéficiaires de consentir le minimum de sacrifice nécessaire pour opérer cette « restructuration industrielle » sans toucher à la structure de classes de l’entreprise qui « redevient un lieu clef du compromis social » (p. 11) ? C’est la gauche qui va fournir l’instrument politique et l’habillage idéologique de cet aggiornamento que la droite n’avait pu mener à bien faute des relais indispensables pour contrôler efficacement la base sociale. Tels sont les chemins de traverse balisés que les représentants de la nouvelle petite-bourgeoisie, épris de modernité, ont décidé d’emprunter pour sortir de la crise une société bloquée par ses archaïsmes et la faire entrer dans ce capitalisme new-look qui « sera à l’avenir soixante-huitard ou ne sera plus ».

« L’expérience est désormais faite, nous dit Minc, qu’une alternance, au départ si extraordinaire (...) ne change ni l’économie ni la société. » Encore eût-il fallu que tel ait été son objectif. Car hormis quelques pétitions de principe, on discernerait difficilement dans les déclarations et les mesures prises par les nouveaux dirigeants politiques ne fût-ce que l’intention de mettre en œuvre un changement de cet ordre. Ils n’avaient d’autre « alternative » que de choisir entre les deux secteurs qui composent l’économie mixte. Davantage d’État eût signifié pour eux, compte tenu du rapport de forces national et international, renforcer le poids du P.C. et du C.E.R.E.S. dans la politique gouvernementale et s’enfoncer dans la « régression protectionniste ». Moins d’État leur assurait le compromis avec la bourgeoisie moderniste et les obligeait à donner le pas au marché sur le secteur nationalisé, au risque de compromettre l’accord avec le P.C., gage de paix sociale. Après une période de flottement, où une politique de relance par la consommation a nourri les illusions de l’« état de grâce », le poids écrasant des contraintes économiques et les impératifs de la concurrence mondiale feront pencher définitivement la balance. Le véritable « changement » annoncé se produira enfin : le recentrage de la politique économique afin de la soumettre tout entière à la logique du profit et d’ajuster la politique sociale à cette unique fin.

Conseillers du prince et idéologues de service ne feront que suivre docilement cet irrésistible « rattrapage » et, gage de cette nouvelle alliance avec la bourgeoisie, ils s’emploieront à rayer du vocabulaire « socialiste » toute référence à la lutte des classes, en attendant de mettre au rencart le clivage entre gauche et droite. Car « le seul clivage aujourd’hui enrichissant en matière de philosophie politique » (p. 232) - et surtout en matière de politique économique ! se situe non entre capitalisme et socialisme - fût-il d’État -, mais entre deux variétés du capitalisme privé, « entre libéraux de droite et libéraux de gauche ». Et ceux qui se ressemblent finiront bien par s’assembler ! Ainsi s’est trouvé remis au goût du jour le projet giscardien de gouverner au centre en s’appuyant sur l’immense groupe central dont le noyau est constitué par la nouvelle petite-bourgeoisie intellectuelle et technicienne. Elle s’est guérie de son prurit révolutionnaire soixante-huitard en « s’accommodant du monde tel qu’il est » (p. 207). Dans ce domaine, la seule originalité d’Alain Minc est de dire tout haut, et avec un brio journalistique porté par une jubilation à peine contenue, ce qui n’est encore que murmure dans les salons d’essayage de la deuxième gauche. Elle n’a pas eu le temps d’apporter toutes les retouches indispensables aux habits neufs qu’elle s’est taillés dans les défroques de « l’Ancien Régime » pour apparaître enfin sur la scène de l’histoire dans son nouveau rôle de deuxième droite.

Les deux tiers du livre de Minc sont consacrés à dresser le bilan d’une « crise » dont il s’évertue à ne voir que les effets pour ne pas avoir à s’interroger sur les causes. « La crise de l’industrie ( ?), nous dit-il doctement, est une crise même du mode de production » (p. 11). Du mode de production, ou d’un mode de production spécifique et qui porte un nom ? En quoi consiste cette crise ? « Le temps est désormais fini, qui faisait du modèle fordiste de productivité et de l’appétit de consommation les moteurs de l’économie » (p. 11). Tel est le diagnostic établi à partir des « signes cliniques » de défaillance d’un « moteur » qui sans avoir jamais tourné à plein se trouve mis à la casse avec les mécaniciens dont l’appétit de consommation est loin d’avoir jamais été satisfait. Pour quelle raison un certain modèle de productivité s’est-il imposé en même temps que se développait un certain « appétit de consommation » ? Ce mystère ne sera jamais éclairci. Pas plus qu’on ne saura pourquoi l’industrie est « la matrice de progrès de productivité pour l’économie entière » (p. 12). En jonglant avec les abstractions et les images et en faisant de « nous », voire du « monde », le sujet collectif d’une histoire où, en réalité, l’intérêt général ne concerne que quelques-uns, Alain Minc réussit ce tour de force : faire oublier qu’un mode de production est avant tout fondé sur des rapports de production, et que ces rapports de production eux-mêmes se nouent à l’intérieur d’une structure sociale hiérarchique. C’est la classe dominante qui détermine, en fonction des impératifs économiques dont dépendent ses intérêts, le sens et le contenu du « progrès de productivité pour l’économie entière » et la part qui revient à chaque catégorie sociale, à chaque classe, pour satisfaire son « appétit de consommation ».

Faut-il rappeler quelques évidences « paléo-marxistes » dont « le simple énoncé » risque, il est vrai, de faire « frissonner » Alain Minc ? Vu les profits que certains en tirent, la crise est loin d’être la crise de l’industrie ou de l’économie entière. Elle est crise d’un système économique déterminé, crise de l’économie capitaliste, et elle doit être expliquée par les conditions générales de fonctionnement d’une production qui est uniquement production pour le capital. Son but immédiat et son mobile déterminant ne sont ni la consommation ni la productivité, mais extorsion de plus-value sur une échelle toujours supérieure et vente des marchandises dans lesquelles elle se matérialise. « C’est une loi de la production capitaliste qu’impose le bouleversement continuel des méthodes de production elles-mêmes, par la dépréciation concomitante du capital existant, la concurrence générale et la nécessité d’améliorer la production et d’en étendre l’échelle, ne fût-ce que pour la maintenir et pour éviter la ruine. Il faut donc élargir sans cesse le marché dont les ressorts et les conditions de fonctionnement échappent de plus en plus au contrôle, prenant l’aspect d’une loi naturelle indépendante du producteur. Cette contradiction tend à être compensée par l’extension du champ extérieur de la production », mais « la véritable limite de la production capitaliste, c’est le capital lui-même, autrement dit le fait que le capital et la réalisation de la valeur apparaissent comme le point de départ et le terme, le mobile et le but de la production (...) au lieu que les moyens de production soient simplement des moyens pour un épanouissement toujours plus intense du processus vital de la société des producteurs » (Marx, Le Capital, III).

La limite de la production, c’est le profit des capitalistes et nullement le besoin des producteurs !

LES CHARMES LIBERTICIDES DU MARCHÉ

La destruction des moyens de production par la guerre étant encore pour l’heure de l’ordre de l’« impensé », les méthodes préconisées pour freiner la dévalorisation du capital se réduisent à quelques recettes tristement éprouvées. Elles consistent à liquider les entreprises non rentables, dont la survie obère le développement des secteurs de la production compétitifs, de peser sur le prix de la marchandise force de travail et le « pouvoir d’achat » des travailleurs, de rétrécir la sphère de la consommation. La présence d’une armée industrielle de réserve massive, réservoir de main-d’œuvre bon marché, émousse la combativité des salariés et facilite la remise en cause des conquêtes ouvrières au nom de la modernisation de l’appareil productif, promesse d’un plein-emploi à venir. Mais pour mener cette politique jusqu’à son terme logique, encore convient-il d’abattre préalablement toutes les barrières que la bourgeoisie elle-même a élevées pour prévenir certains excès de l’exploitation. Ils étaient préjudiciables à la paix sociale à une époque où la croissance des profits pouvait répondre à la fois aux exigences de l’accumulation et aux besoins de protection sociale et de bien-être relatif de la classe ouvrière.

Tel est le sens de la critique du Tout-Politique, de l’État-Providence et de l’égalité, qui s’accompagne de l’apologie de la « liberté », de la destruction créatrice et du désordre « providentiel » comme principe d’organisation de la réalité sociale. Mais si cette abstraction, « le monde », n’appelle, effectivement, « aucun principe rationnel d’organisation » (p. 179), en revanche, l’organisation du capitalisme mondial obéit aux lois d’un désordre bien particulier : l’anarchie de la production et la régulation du « libre » affrontement des capitaux les plus puissants par les effets « destructeurs » de la concurrence. Et c’est pour exalter cette liberté d’exploiter sans entraves qu’Alain Minc prétend faire entendre « la voix de quelques anarcho-syndicalistes », trop vite étouffée à son gré « quand ils affirmaient la capacité révolutionnaire du marché ». Les comportements non conformes, nourris par un « rejet viscéral » de l’État, ont toute leur place dans une économie de marché « souterraine ». Encore convient-il de préciser qu’elle-même reste soumise à la logique du profit et aux contraintes d’une concurrence féroce camouflée sous des mécanismes prétendument non monétaires. Alain Minc ne cache pas sa sympathie pour ces entreprises d’exploitation « libertaires ». En revanche, il ne voit que « réflexes léninistes » dans les velléités de poser « en principe d’organisation de la société » (p. 179) cette ambition libertaire : contrôler les mécanismes du marché afin de concentrer la production « entre les mains des individus associés » pour instaurer « une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous » (Marx). La soumission aux déterminismes du capital, c’est le réalisme, la lutte pour s’en libérer, l’utopie.

Les interventions bureaucratiques et étatiques dans l’économie étaient commandées par la nécessité d’organiser le rapport capital-travail salarié dans une conjoncture de forte accumulation, donc de croissance. Les sociaux-démocrates ont pu donner à leur action le sens d’une redistribution « égalitaire » des fruits du développement capitaliste. La néo-social-démocratie a pour fonction historique de reprendre à la classe ouvrière une partie de son avoir et de ses privilèges « corporatistes » et de lui offrir en échange l’illusion d’un nouveau pouvoir. La crise permet à Minc de s’en prendre à « l’État, gendarme ou providence », qui lui « paraît soit inférieur à sa tâche, soit trop dispendieux parce qu’il est seul, sans relais, sans structures intermédiaires » (p. 230). Il est donc invité à déléguer certaines de ses fonctions, même régaliennes, à la classe intermédiaire, aux échelons inférieurs de la pyramide hiérarchique afin de ne plus gêner le libre jeu de la concurrence et de la sélection et, au besoin, de stimuler l’anarchie même de la production capitaliste qui devient le principe de régulation suprême. « Quand le jeu naturel du profit ne peut exprimer, à lui seul, le dynamisme concurrentiel », le quasi-marché doit devenir le substitut du marché paralysé. L’objectif - de l’État ? - serait alors de « déverrouiller », le but, « mettre en place des régulations concurrentielles, sans être systématiquement marchandes" (p. 251).

Dans ces conditions, l’autogestion, c’est la pleine et entière liberté d’exploiter au gré des impératifs du marché et sans s’embarrasser des contraintes imposées par l’« autorité étatique ». Pitié pour le petit-bourgeois naïf qui aurait pris au sérieux les promesses autogestionnaires ! « Entendons-nous bien en effet : l’autogestion, sur le marché, demeure l’apanage de l’entrepreneur » (p. 212), car « le capitalisme soixante-huitard ne peut se dispenser pour survivre des rigueurs d’une entreprise ». Voilà la « convivialité » autogestionnaire rendue à sa véritable fonction : masquer la brutalité des « nouveaux » rapports d’exploitation. Comme les anciens capitaines d’industrie, ces nouveaux entrepreneurs, héritiers involontaires de Mai 68, ne seraient-ils pas eux aussi, plutôt que des exploiteurs en chair et en os, une « allégorie du dynamisme » ? Ces allégories dynamiques ont redécouvert, à leur profit, les « charmes libertaires du marché ». Ils ont leur « pendant intellectuel » en Pierre Rosanvallon, Marcel Gauchet ou Bernard Manin qui, pour s’imposer sur le marché des idées, ont eu une idée lumineuse : faire du marché lui-même « un instrument pour penser le monde » (p. 213) et le lien social. Le monde du capitalisme et le lien de la servitude qui lui correspond, cela va sans dire ! Économiste, Alain Minc ne se paie pas de mots. Il vend la mèche, très bon marché, et replace l’idéologie dans son rapport naturel à la domination et à l’exploitation, rapport qu’elle ne peut avouer d’elle-même sous peine de perdre son pouvoir mystificateur, donc sa valeur... d’échange.

EXPLOITEZ, EXPLOITEZ, C’EST LA LOI ET LES PROPHÈTES !

En ce sens, l’Avenir en face est comme une allégorie du dynamisme de l’exploitation capitaliste. La trilogie du libéralisme sauvage - concurrence, sélection, marché - refuse désormais les faux-semblants « socialistes ». Elle veut être ce qu’elle est sans se faire passer pour ce qu’elle n’est pas. À cette société qui est le champ clos de la lutte de tous contre tous correspond la morale utilitariste chère à la petite-bourgeoisie. L’amour-propre et la susceptibilité sont les « deux moteurs traditionnels du dynamisme institutionnel » (p. 251). Foin des illusions égalitaristes qui peuvent conduire « aux pires inégalités sociales » (p. 233) et empêcher la sélection naturelle des véritables élites par la concurrence et le pluralisme. Certes, la « sélection est (...) d’autant plus cruelle que les joueurs sont nombreux, mais la porte demeure ouverte »... aux audacieux qui auront exorcisé « les vieux démons de la gauche », à savoir le refus du marché, la haine de l’argent et de la réussite, le mépris du profit et de la richesse, pour se lancer dans ces grisantes « aventures industrielles individuelles ». Le nouveau credo libéral demande « à chacun d’ajuster ses ambitions à ses possibilités, ses procédures à ses ambitions » !

Ce capitalisme soixante-huitard qu’Alain Minc nous propose en guise de modèle ressemble à s’y méprendre au capitalisme sauvage que le système de protection sociale et d’intervention de l’État avait quelque peu adouci. « L’avenir en face », qui emprunte au passé les formes d’exploitation les plus réactionnaires, entre à reculons dans la modernité avec l’« Enrichissez-vous ! » de Guizot. Un seul Sésame susceptible d’ouvrir les portes de l’avenir : la concurrence ! Plus question désormais d’un quelconque projet de transformation graduelle et d’aménagement de la société, en vue d’atténuer les inégalités sociales et les effets du « struggle for life ». C’est au contraire à faire sauter les « blocages » que s’emploient politiciens et idéologues. La prise en main par ses représentants politiques de l’appareil d’État a accéléré la soumission de la nouvelle petite-bourgeoisie intellectuelle et technicienne aux contraintes socio-économiques. Elle n’a d’autre ambition que d’adapter les « lois et normes du droit nouveau » aux nouvelles conditions créées par un « réalisme » pour lequel il n’est qu’une « réalité » : l’accumulation du capital, la liberté d’entreprendre et d’exploiter sans vergogne. La seule différence avec le passé consiste en ceci : le retard pris par la bourgeoisie française en ce domaine, la rapidité avec laquelle elle doit accomplir les mutations industrielles et les transformations technologiques lui font une obligation de plier au plus vite la main-d’œuvre aux nouvelles conditions de travail et d’existence que réclame la « troisième révolution industrielle ». L’étroitesse de la marge de manœuvre explique la brutalité des tournants et des constats. La flexibilité du travail, autrement dit des travailleurs, la remise en cause de l’indexation des salaires sur les prix, l’allègement des charges des entreprises, autant de questions de vie ou de mort pour le capitalisme français. Aux salariés de découvrir une qualité de vie supérieure pour compenser la ponction opérée sur leur niveau de vie ! Il n’empêche que la spécificité de la situation française réside précisément dans ce « rattrapage » historique : il soumet la société à de redoutables tensions, oblige le personnel politique et les idéologues à opérer des tournants quelque peu brutaux, et contraint enfin le P.C. à une politique de collaboration qui rend plus difficile sa fonction d’encadrement.

CHACUN POUR SOI ET DIEU POUR TOUS

L’idéologie n’a pas pour seule fonction de légitimer, aux yeux des exploités, l’ordre établi. Il lui faut également inciter les « nouveaux » exploiteurs à modérer leurs appétits. On laissera donc au « politique » la tâche de réaffirmer « quelques principes moraux nécessaires pour servir de garde-fou à d’éventuels dérapages de nos équivoques » (p. 254), étant entendu que, dans une société libertaire de cette qualité, chacun reste libre de les « formuler comme il l’entend ». Nul d’ailleurs ne se fait d’illusions sur le rôle de ce « surcroît d’éthique » face aux réalités de l’exploitation. La « prééminence de la société sur l’État » (p. 255) que revendique Alain Minc, c’est la prééminence de la classe exploiteuse sur la société et sur l’État, donc l’adaptation des valeurs morales universelles et des règles éthiques aux exigences de sa domination. De même qu’on trouve encore des déçus du « socialisme réellement existant » convaincus qu’il finira par prendre un visage humain, il ne manque pas de bons apôtres pour espérer en un capitalisme à visage humain. La C.F.D.T. s’est donnée pour vocation de nourrir ce rêve, offrant « à l’univers syndical » étonné cet « indéfinissable mélange d’utopie, de réalisme et de courage ». L’utopie étant question d’avenir, elle a dès à présent mobilisé son courage pour faire de l’entreprise « ce lieu honni de l’affrontement de classes », le terrain d’une coopération harmonieuse entre partenaires sociaux. Il fallait en finir « une fois pour toutes avec les schémas du XIXe siècle en vertu desquels les patrons ne seraient que des exploiteurs et les syndicats des machines de guerre tournées contre l’entreprise » (J. Kaspar, Le Matin, 13 décembre 1982). Les patrons des exploiteurs ? Que nenni ! Celui qui a été élu « à la tête du C.N.P.F. » (p. 218) n’est-il pas un authentique « créateur d’entreprises » ?

La volonté « d’assurer l’équilibre, l’harmonie et la hiérarchie » des intérêts divergents, de concilier au nom du « bien commun » droits ouvriers et droits patronaux, droit de propriété et intérêt général renvoie au principe dit de subsidiarité rafraîchi dans les officines du catholicisme social. Il consiste, à partir « de l’homme », à « commencer par la famille, les libres associations, les libres entreprises pour finir par le pouvoir politique » ; lequel, déchargé des « tâches qui peuvent tout aussi bien rester confiées aux intérêts privés, pourrait d’autant mieux surveiller et faire respecter la conformité à l’intérêt général qu’il ne les assumerait pas lui-même » (P. de Calan, La Croix, 3 mars 1982). À chacun sa spécialité, et les intérêts du capital seront mieux gardés ! C’est une telle mouture de la « théorie institutionnelle de l’entreprise », moderniste s’il en fût, qui inspire d’évidence les conceptions des dirigeants cédétistes sur le dialogue social et les nouvelles solidarités destinées à rendre caduques les solutions dictées par la haine des classes et à éviter les « ruptures » propices aux aventures totalitaires. D’où l’irrésistible attraction que ce prétendu « pôle de sensibilité socialiste » (C. Lefort) exerce sur les intellectuels enrôlés dans la croisade antitotalitaire et sur les économistes qui, comme Minc, sont à la recherche des « relais » et des « structures intermédiaires » pour aider quelque peu le « mouvement naturel de l’économie et de la société ». Or, pour associer les travailleurs à la mise en valeur du capital privé, la nouvelle petite-bourgeoisie, cette « classe de l’encadrement capitaliste » (A. Bihr), doit généraliser, sous contrôle syndical, ce que Claude Lefort appelle naïvement les « procédures d’information, de discussion et de concertation qui permettraient une intervention effective du plus grand nombre dans les affaires publiques ». Il lui faut donc opposer au modèle de gestion « totalitaire » de la force de travail un projet « démocratique » fondé sur le libéralisme le plus éculé. L’avenir en face nous dévoile un secret de polichinelle : une classe qui n’a d’autre horizon social que « l’acceptation empirique des faits et des réalités » (p. 72) de l’exploitation ne peut que faire table rase de tout projet d’avenir qui n’aurait pas pour objectif la reconduction pure et simple de son hégémonie.

samedi 23 avril 2011

HOMENAGE A VAMPIRELLA (Y AL BRANDY CENTENARIO)

MARGIT "VAMPIRELLA" KOCSIS
Margit Kocsis fué pintora, actriz de cine y de fotonovelas, y modelo. Alcanzó cierta popularidad al protagonizar un anuncio de Centenario Terry. Salud!




Trabajó con Enrich, sirviéndole de modelo para las portadas de Vampirella.
 
   

mercredi 13 avril 2011

LE DÉBUT DES NUISANCES (3)


HISTOIRE DE DIX ANS
esquisse d’un tableau historique
des progrès
de l’aliénation sociale


Quand nous pensons à ces dix années, à la forme qu’elles ont donnée à l’esprit du temps, à la trame qu’elles ont tissée, sur laquelle les gures de l’inconscience brodent leurs prévisibles entrelacs, nous pensons d’abord à l’impuissance, puis à l’inquiétude. Impuissance des individus dont la vie entière est plus que jamais soumise aux délirantes exigences du système de la production présente, et que leur pitoyable bavardage justicatif, comme leur faux cynisme ou leur affectation d’euphorie, ne font que rendre plus manifeste. Inquiétude qui s’empare d’eux quand ils voient, et ils le voient presque à chaque instant, que les compensations qu’ils ont cru trouver à leur renoncement sont, même en tant que très pauvres satisfactions matérielles, extrêmement précaires : car elles sont partout empoisonnées par la réalité du travail aliéné qui est à leur origine, et dont leur prolifération n’a fait qu’étaler la misère et la nocivité.
Malgré cette décomposition objective du support matériel de l’illusion, l’inquiétude qui ronge l’immense majorité de nos contemporains, et avant tout ces faux riches qui sont les véritables « nouveaux pauvres » (ceux que l’inversion du mensonge ofciel dénomme ainsi étant en revanche les pauvres de toujours), les employés du système qui accèdent à sa fausse richesse, cette inquiétude ne les pousse aucunement à la révolte. Elle semble au contraire les faire s’accrocher encore plus désespérément aux réalités de synthèse distribuées par la production marchande, comme le névrosé s’accroche aux symptômes de sa maladie, substituts d’une satisfaction qui n’a pas eu lieu. Très généralement, on a vu depuis dix ans se renforcer les liens par lesquels les hommes restent attachés à leur malheur ; liens qui, s’ils n’avaient nulle part été rompus, s’étaient un moment relâchés. Et dans le même temps on a vu ce malheur, le malheur historique de l’aliénation sociale, s’universaliser au point de ne plus rien épargner de ce qui constituait autrefois la vie immédiate, avec ses satisfactions bornées.
Ce monde n’est donc en aucune façon devenu plus aimable, mais il a cependant réussi à restaurer l’idée qu’il est le seul possible. Pour briser la complicité des hommes avec ce qui les tue, leur préférence pour ce qui est à leur détriment, il faut en effet qu’existe et soit perçue une alternative pratique qui présente à chacun la possibilité d’un accroissement de force, de richesse directement vécue. La peur de la liberté n’est pas une fatalité supra-historique, elle est déterminée par une situation précise où ce qui serait libéré, par la rupture de l’adhésion névrotique au mécanisme du malheur, n’aurait pas d’emploi direct faute de projet collectif cristallisant les désirs de l’époque, et reviendrait donc contre le sujet, pour le séparer des autres, comme folie. La pensée dialectique est l’au-delà de cette folie, mais pour franchir ce tournant obscur, le « point nocturne de la contradiction », il faut que la conscience se connaisse et soit reconnue dans la communication avec d’autres consciences. La raison dialectique est d’abord déraison par rapport à la pensée dominante : c’est en démasquant le caractère partiel de cette dernière, et en formulant exactement, en fonction des conditions données, le projet de son dépassement, qu’elle devient elle-même pleinement raison. La victoire de l’ordre ancien consiste précisément à empêcher cela, à repousser la pensée critique dans l’unilatéral de la pure dénonciation ou de l’interprétation arbitraire, et ainsi à la contaminer de sa propre irréalité : la positivité sans histoire et la négativité sans projet se font alors face comme deux miroirs qui se renvoient indéniment le vide qui les sépare, et les emplit.
Nous considérerons la dégradation des conditions subjectives de la révolution, et les progrès de l’aliénation qu’elle a permis, en centrant notre analyse sur quelques moments décisifs de ce processus en Europe. C’est en effet là que cette société est aux prises avec le point de vue critique le plus avancé, car là sont nés, à travers les conflits de la cité, puis ceux de la société de classes moderne, la pensée historique et le projet, qui en est l’héritier, de s’approprier totalement l’histoire, de soumettre toutes les conditions existantes à la puissance des individus unis. C’est donc également là, en Europe, que les victoires de la société dominante prennent chaque fois leur forme contre-révolutionnaire la plus caractérisée : bonapartisme, social-démocratie, fascisme, stalinisme, terrorisme d’État. Les industries qui équipent l’aliénation la plus moderne peuvent bien se trouver en Californie ou au Japon, sa puissance se mesure en Europe, avec l’Europe, parce qu’y a toujours été agissante la contestation la plus moderne, qu’il s’agit de neutraliser et de récupérer : la restauration de l’aliénation ne suit pas un autre chemin que les tentatives de désaliénation.
Ainsi dans les années soixante, c’est à partir du terrain européen de la mémoire – mémoire du projet prolétarien d’une société sans classe, mémoire du projet d’émancipation individuelle formulé par l’art moderne – que le développement de l’aliénation modernisée a pu être compris et combattu, et non dans cette banlieue de la pensée qu’est la métropole américaine du spectacle marchand. Cela est si vrai que les quelques formulations critiques partielles produites aux Etats-Unis après la Deuxième Guerre mondiale furent essentiellement des résultats du marxisme révolutionnaire des années vingt confronté par l’exil à la réalité de la société de classes la plus avancée, mais qui ainsi déplacés et coupés de leur milieu vivant ne résistèrent pas à la récupération universitaire. Une théorie critique de la société ne peut exister et développer sa vérité qu’en calculant exactement son usage social : elle doit combattre son intégration et sa falsication par la culture dominante pour être là dans son intégrité quand le mouvement réel de la critique en actes en aura le besoin et l’usage. C’est ce que personne ne sut faire, ces années-là, à l’exception de l’Internationale situationniste.
Dans le mouvement de Mai, la critique sociale des nouvelles conditions du capitalisme moderne avait, grâce à la pratique cohérente de ceux qui en étaient les porteurs, rejoint la subversion de ces conditions par l’action autonome du prolétariat. Mais ces deux aspects complémentaires ne furent pas durablement uniés : ils avaient été présents en même temps, reliés par la communication à travers les actes qu’instaurait le mouvement révolutionnaire, mais encore trop séparés, les bureaucraties syndicales ayant pour l’essentiel réussi à isoler les travailleurs dans les usines. L’enjeu de l’époque qui commença alors était la réalisation de ce qui était resté en suspens au mois de mai, l’appropriation par le mouvement réel de « sa propre théorie inconnue ».
La révolution de Mai constituait pour le prolétariat mondial un nouveau point de départ d’une importance historique universelle, et sa défaite ne sufsait absolument pas à assurer une restauration durable de l’ordre ancien : il fallait encore que celui-ci parvienne à vaincre ce qui avait commencé là. Il est assez aisé de constater qu’il a obtenu de notables résultats dans ce sens, mais un tel constat n’a d’intérêt que si l’on se préoccupe de comprendre comment : au contraire de tous les ex-gauchistes rangés qui se sont inconditionnellement ralliés à l’objectivité du monde existant et ne veulent voir dans leurs anciennes velléités critiques qu’une erreur de jeunesse, une illusion subjective, il s’agit de comprendre du point de vue du processus lui-même quelles occasions ont été perdues, comment certaines possibilités ont prévalu aux dépens d’autres, qui auraient pu être mieux défendues, et ce qui aurait pu être tenté, avec quel résultat changé. Pour qui considère d’un œil désabusé l’histoire de ces années, la première constatation qui s’impose est que les responsables de la classe au pouvoir ont réussi à renverser la baisse tendancielle de leur taux de contrôle sur la société. Et il faut bien voir que l’évidente décomposition de la société ne dément pas ce renforcement du contrôle étatique et marchand : elle l’exprime. S’en féliciter serait hors de propos, quand il s’agit de la destruction de tout ce qui existait encore indépendamment de la médiation du spectacle et de l’État.
Ces années que les classes propriétaires ont passées à réorganiser leur domination, on peut donc voir, pour peu que l’on envisage la chose froidement, qu’elles ne les ont ni dormies ni jouées. Mais avant de considérer ce qu’elles ont fait, comment elles ont repris l’initiative, il faut considérer ce que leurs ennemis n’ont pas fait, comment ils les ont laissés reprendre l’initiative. En effet, c’est ce qui fut tout d’abord déterminant, et c’est aussi le côté que nous pouvons le mieux comprendre, car nous l’avons connu d’assez près. Il nous appartient donc une fois encore de dire, avec la nôtre, la vérité du pouvoir.
Au cours des années qui suivirent la révolution de Mai, il semblait à beaucoup que la sentence prononcée alors contre l’organisation sociale existante n’avait plus qu’à être exécutée. La question des moyens de cette exécution était à vrai dire à peine envisagée : il était acquis qu’une autonomie sans frein et une liberté totale pourvoiraient à tout. Ce monde allait nir : la seule raison pour laquelle il aurait pu durer, c’était qu’il existait. Et cette raison paraissait faible, comparée à toutes celles qui annonçaient le contraire. La révolte, née d’une insatisfaction portant sur l’ensemble de la vie, se généralisait ; et toutes les conditions dominantes d’existence étaient comme frappées d’irréalité. Les dirigeants eux-mêmes ne parlaient que de les changer au plus vite.
Pourtant, dans un affrontement de cette nature, les forces se mesurent en grandeurs relatives, et non du point de vue d’un savoir absolu qui sait fort bien parler de décadence en feuilletant les pages du dictionnaire historique. On peut toujours ironiser sur les tares des dirigeants ; mais avec ces tares ils sont encore supportés, ils conservent le pouvoir, et c’est bien tout ce qui leur importe. Cette faible raison de durer qu’était l’existence même du système était nalement assez forte, puisqu’il faut bien admettre que les raisons qui lui ont été opposées se sont révélées plus faibles encore.
En France, le courant de critique sociale qui s’était développé à partir du refus vécu en Mai n’a pas su s’organiser pour battre durablement en brèche le monopole spectaculaire de l’explication. Il est vrai que la théorie d’une telle organisation était aussi neuve que les conditions révolutionnaires qui la rendaient nécessaire. Il était assez facile de savoir ce qui ne pouvait plus servir (partis, syndicats, militantisme), mais ce refus des intermédiairesrendait d’autant plus vitale l’intelligence des médiations nécessaires. Ceux qui avaient trouvé en Mai l’emploi de leur révolte, dans sa jonction avec la première grève générale sauvage de l’histoire, devaient maintenant apprendre ce qu’ils n’avaient eu ni le temps ni le besoin d’apprendre auparavant : à ménager leurs forces, à calculer leur point d’application, bref à penser stratégiquement. La plupart n’y parvint pas, et nombreux furent ceux qui non seulement perdirent le l de l’intelligence historique, mais se perdirent eux-mêmes dans les diverses variantes de la résignation. La mise en pratique, sur la durée, de ce qui avait surtout été ressenti immédiatement comme volonté totale – assez désarmée – de subversion, plutôt que réellement compris dans toutes ses déterminations, était certes une tâche immense. Mais le programme de la révolution moderne, formulant le projet d’une présence historique totale des individus, ne pouvait en tout cas pas être défendu par l’abstention, alors même que partout tant de gens tentaient d’intervenir contre les conditions d’existence qui leur étaient faites.
En dénitive, la principale faiblesse du courant radical de l’après-Mai a été de ne pas se connaître lui-même, avec ses limites et ses tâches précises. En s’identiant abstraitement au « prolétariat », il perdit à la fois, dans cette indétermination radicale d’une nuit de la totalité où disparaissent commodément les difcultés réelles d’une activité qui était encore pour l’essentiel une activité d’avant-garde, l’intelligence de ce qu’il faisait et pouvait faire et celle de ce que faisaient et pouvaient faire les travailleurs en lutte contre leur représentation autonomisée. Dans ce moment où tant de choses étaient possibles, ceux qui se trouvaient sur les positions révolutionnaires les plus avancées ont ainsi laissé aux diverses fractions du gauchisme le terrain des luttes particulières qui se menaient partout, contre chaque aspect de l’aliénation. Ces luttes parlaient sans doute encore souvent un langage mystié, mais le mépris du « parcellaire » afché par les puristes qui se retiraient èrement sous la tente de la totalité était bien plutôt un mépris de la totalité vivante, qui n’est pas un résultat acquis mais un processus pratique, une lutte à travers la particularité de chaque contradiction vécue, pour parvenir à des conditions d’unité et à des conclusions générales.
Les États et les diverses forces de la contre-révolution, quant à eux, n’avaient comme d’habitude aucun besoin de comprendre toute la portée historique de ce qu’ils faisaient, et ils trouvaient facilement dans leur situation menacée le contenu et la matière de leur activité : il leur sufsait de parachever sous la pression de la contestation ce qu’ils avaient commencé à faire dans l’euphorie de la paix sociale, et toutes leurs tâches répressives particulières confluaient spontanément dans cette entreprise de soumettre l’ensemble de la vie aux impératifs de l’économie se développant pour elle-même. Tant que la cohérence oppressive de la marchandise, comme rapport social universel, n’est pas mise en cause, la ruse de la raison marchande garantit à ses serviteurs l’intelligence qui leur suft : ils réalisent leurs intérêts, et il se produit en même temps cette autre chose qui y est cachée, dont leur conscience ne se rendait pas compte et qui n’entrait pas dans leurs vues. Voyez par exemple les staliniens, ennemis conscients du prolétariat s’il en est, et comme ils ont, en brisant les grèves pour conserver leur pouvoir, frayé la voie à la « restructuration industrielle » qui en supprime la base !
En revanche, le mouvement social qui portait le prolétariat à combattre sa misère modernisée et à renouer avec son histoire perdue ne pouvait tirer sa cohérence que de la conscience de son projet. Son cheminement ne pouvait qu’être long et difcile, car il était placé devant la nécessité de se comprendre lui-même, et donc de créer à partir de rien les moyens pratiques d’une telle compréhension. Ce qui revenait ainsi à l’ordre du jour, c’était l’organisation autonome du prolétariat, les Conseils de travailleurs, redénis par l’ensemble de leurs tâches modernes, dès lors que le mouvement même de l’économie, devenant toujours plus visiblement la négation de la vie, détruisait l’illusion d’une autogestion cantonnée à la production existante. Le courant radical des partisans d’une critique sociale moderne, principalement développé dans la jeunesse, défendait bien sûr ce mot d’ordre des Conseils. Mais, impuissant à en préciser le contenu par sa propre activité, en combattant efcacement là où il se trouvait, ce qu’un pouvoir des Conseils devrait abolir dénitivement (urbanisme, culture, loisirs, etc.), il était porté à tout attendre, avec un irréalisme croissant qui se renversait parfois comiquement en dépit critique, de luttes ouvrières qu’il était d’autant plus incapable de soutenir, et même de comprendre, que ce qui l’en séparait était nié magiquement. En France, cette séparation fut renforcée, avec la puissance des bureaucrates syndicaux qui en étaient les gardiens, par le fait que de nombreux jeunes ouvriers choisirent après 1968 de quitter ces usines sur les portes desquelles ils avaient naguère écrit : « Ici nit la liberté. » Ainsi le mouvement qui s’était arrêté en 1968 avant la création d’organisations autonomes renversant la lutte antisyndicale en projet positif de démocratie totale, loin de se renforcer par la mémoire des tentatives prolétariennes du passé, s’affaiblit jusqu’à oublier ce qu’il avait fait lui-même.
En Italie, le processus des luttes de plus en plus ouvertement anti-syndicales du « mai rampant », qui menait irrésistiblement à un affrontement ouvert, avait été interrompu par les bombes policières de Milan en décembre 1969. Et partout ailleurs, dans cette Europe que traversait en tous sens la grève sauvage, on voyait que le prolétariat, après sa première victoire, sa réapparition comme sujet historique, ne parvenait pas à mener plus loin son offensive. Il pouvait bien mettre en crise le système en place, mais ensuite il s’arrêtait, comme s’il n’était pas convaincu de sa capacité à réorganiser le monde selon ses désirs. Et dans ces affaires il suft que les hommes croient ne pas pouvoir accomplir quelque chose pour qu’ils ne le puissent pas effectivement.
Au Portugal plus encore que partout ailleurs cette faiblesse subjective se manifesta clairement comme limite interne, car la crise révolutionnaire qui s’y développa d’avril 1974 à novembre 1975 vit une quasi-disparition de l’État et une impuissance de la répression dont l’histoire offre peu d’exemples sur une telle durée. Cette extrême lenteur du processus révolutionnaire s’explique par la faiblesse des forces en présence, qui leur a épargné mutuellement, pendant si longtemps, l’obligation de conclure : la dualité de pouvoir n’a tant duré que parce qu’elle ne s’est jamais cristallisée totalement.
Le contenu universel de la révolution portugaise fut tout d’abord masqué par l’étrangeté de sa genèse, qui le dissimula en partie à ses principaux protagonistes, les travailleurs qui s’étaient engouffrés dans la brèche ouverte par l’armée, et permit d’autant plus aisément de le dissimuler à leurs alliés possibles en Europe, en premier lieu en Espagne. La vacance du pouvoir, créée par ces soldats qui, devant se battre outre-mer pour que rien ne change au Portugal, choisirent de tout changer au Portugal pour ne plus se battre outre-mer, puis aggravée très vite par la subversion prolétarienne, explique que ce mouvement révolutionnaire pût aisément aller plus loin, par certains aspects, que ses prédécesseurs français et italiens : critique des partis politiques, exigence de la démocratie directe, refus de la manipulation des assemblées, mépris de l’État, critique en actes de la propriété étatique et privée, appropriation des moyens de communication par les travailleurs, et enn mouvement antihiérarchique dans l’armée la rendant inutilisable par les velléités répressives qui tenaient lieu d’État. Mais cette facilité explique également ce qui fut jusqu’au bout la faiblesse d’une révolution qui devait moins ses succès à sa conscience organisée en force pratique qu’à l’inconsistance de ses ennemis et à la neutralité bienveillante de la fraction populo-gauchiste de cette armée qui était désormais le seul pouvoir dans le pays. Et comme on put le voir une fois de plus le 25 novembre 1975, quand la gauche militaire fut nalement éliminée par les ofciers modérés, rien n’est si faible ou instable que le renom d’une puissance qui ne s’appuie pas sur une force à elle : ce mouvement prolétarien qui s’était avancé si loin disparut presque du jour au lendemain, sans avoir même esquissé une quelconque lutte défensive.
Cette conclusion n’était que le dernier d’une série de coups de force par lesquels s’étaient affrontés au sein de l’armée les divers projets de restauration de l’État et de neutralisation du prolétariat. Finalement la mutinerie ouverte des parachutistes fournit le 24 novembre le prétexte légal au déclenchement d’une opération préparée depuis plusieurs mois et prête depuis des semaines. À l’aide d’une seule unité militaire d’une grande infériorité numérique, mais avec une extrême décision, l’aile modérée du M.F.A. réduisit successivement toutes les unités gauchistes ou rebelles, dont les ofciers se laissèrent arrêter sans résistance, prouvant par ce légalisme que leur gauchisme, quoique armé, n’était qu’une parodie anachronique du léninisme. Cette défaite sans combat fut également une défaite pour les travailleurs révolutionnaires, dans la mesure exacte où ils n’avaient pas su eux-mêmes émanciper leur mouvement de la tutelle de ses incompétents protecteurs, et ils passèrent avec un même irréalisme d’un excès de conance à un excès de désarroi. Toute critique abstraite de cette pusillanimité serait évidemment dérisoire, mais il faut cependant constater qu’en cessant d’être acteur dans l’histoire on ne se met pas pour autant à l’abri de ses coups : on les reçoit seulement dans un combat que l’on n’a pas choisi.
Si la révolution portugaise fut en dépit de tout, et d’abord de l’archaïsme de la domination contre laquelle elle commença, une révolution moderne, c’est qu’y fut présente et agissante l’organisation autonome sans laquelle les prolétaires ne peuvent commencer à se communiquer leurs besoins réels. Cette intervention autonome t que la lutte principale ne se déroula pas entre la conservation du passé et son changement révolutionnaire, mais entre deux conceptions générales du changement. L’une positive, effective, puisque ce sont les maîtres de la société qui la mettent quotidiennement en application, construisant avec des moyens sans cesse accrus le décor et les conditions de vie nécessaires au développement de l’économie et de l’État ; l’autre spontanée, hésitante, négative, tout d’abord sans langage et sans projet, mais portée par la lutte même contre ce qu’elle refuse à se redécouvrir comme l’ennemi historique de l’économie et de l’État. La démarcation de ces deux conceptions du changement n’a jamais atteint au Portugal une telle clarté, mais elle l’a assez approchée pour que soient mobilisées à sa rencontre toutes les ressources du brouillage spectaculaire. Le caractère moderne du mouvement révolutionnaire portugais fut ainsi moins manifeste dans ce qu’il t lui-même que dans ce que rent les forces levées contre lui.
On a pu mesurer à cette occasion les progrès accomplis dans la production de l’inconscience depuis l’époque où Rosa Luxembourg, juste avant son assassinat par la social-démocratie, découvrait dans cette représentation ouvrière retournée contre l’autonomie prolétarienne le secret des nouvelles conditions où la question centrale de la révolution ne peut plus être posée ouvertement et honnêtement par une lutte à visage découvert,l’accumulation primitive du spectacle moderne qui, ayant exproprié les hommes de toute intervention sur l’histoire, peut maintenant leur en donner à contempler la version de son choix. Les connexions internationales occultes du coup du 25 novembre (les ofciers modérés ayant hérité du soutien qui était allé tout d’abord à Spinola) eurent pour contrepartie visible, et d’autant plus visible qu’il s’agissait qu’on ne vît qu’elle, la collaboration universelle des agents de l’information et du monopole de l’apparition (politiciens, experts des mass media, etc.) qui montrèrent quelles leçons ils avaient pour leur part su tirer de 1968 en battant des records de falsication et de censure ; au point que le mouvement profond de l’autonomie ouvrière affleura à peine dans l’information, la principale arriération de la révolution portugaise, le gauchisme armé des capitaines, se voyant en revanche placée sous le meilleur éclairage. Cette Sainte-Alliance n’est bien sûr en elle-même pas plus moderne que les intérêts qu’elle sert, mais ses moyens, ses procédés et son champ d’action le sont quant à eux pleinement. Ils dénissent a contrario ce que doit faire un mouvement révolutionnaire pour rompre son isolement et trouver ses alliés. En effet l’information spectaculaire n’est pas seulement le vieux mensonge bourgeois techniquement équipé, mais un moment nécessaire dans l’édication d’une réalité qui échappe au contrôle, à la compréhension comme à la correction historique. C’est également de ce point de vue qu’il faut comprendre le choix des États modernes d’éviter, tant qu’ils le peuvent, une répression sanglante. Ils sont en effet en mesure de savoir qu’il leur faut avant tout dissimuler la ligne de démarcation que trace la guerre sociale, la réalité du choix et de l’intervention possible, empêcher que cet affrontement entre des intérêts universels concernant la totalité de la pratique sociale crève l’image-écran de l’actualité manipulée, où l’évidence des faits est toujours celle du fait accompli, et le fait accompli la reconduction de la vieillerie hiérarchique. Ainsi les commentateurs autorisés, délirant sur leurs propres mensonges, ont-ils pu parler du caractère « surréaliste » de la révolution portugaise, son déroulement devenant effectivement parfaitement incompréhensible dès lors qu’était occultée la menace prolétarienne qui déterminait l’action de tous les autres protagonistes.
Mais au Portugal même, l’effet de spectacle, la dépossession qui rend étrangère aux hommes leur propre histoire, et qui permet que ce qu’ils pensent encore avec les mots du pouvoir leur cache ce qu’ils font déjà contre lui, pesa lourdement sur le développement du mouvement autonome des travailleurs. Ceux qui auraient dû et pu combattre ce retard de la conscience, les partisans d’un programme de subversion totale, illustrèrent jusqu’à la caricature le travers révolutionnariste d’une identication contemplative au prolétariat, dont le radicalisme absolu, postulé par leur impuissance, était censé leur épargner la peine d’avoir à faire vaincre leurs perspectives. Au moment où le mouvement des assemblées était confronté à la nécessité d’inventer son propre langage pour se communiquer ce qu’il faisait et ce qu’il pouvait faire, ils n’entreprirent rien pour aider à son auto-défense contre le bombardement idéologique auquel il était soumis, depuis la falsication stalinienne jusqu’au confusionnisme gauchiste. Cette honteuse démission influa certainement sur le cours des événements, même si elle n’explique pas à elle seule que la coordination directe ébauchée par les assemblées ait été aisément noyautée et neutralisée, le mouvement se trouvant ainsi de plus en plus dépendant d’organes d’information extérieurs (Radio-Renascensa et Republica) partiellement contrôlés par les travailleurs et à tous égards plus vulnérables ; mais surtout, en ne formulant pas dans leur vérité les problèmes pratiques qu’en était arrivé à affronter le mouvement des assemblées, et qui sont ceux qui se poseront toujours à tout mouvement prolétarien, les extrémistes inactifs permirent que ce mouvement soit vaincu et disparaisse sans avoir laissé derrière lui un maximum de conclusions générales utilisables par une lutte plus consciente.
Certes ce ne sont pas les théories qui font l’histoire, et ce ne sont pas elles qui incitent les prolétaires à tenter de jeter bas une organisation sociale : celle-ci s’en charge elle-même excellemment, à défaut de quoi personne ne peut le faire à sa place. Mais une fois que des individus se lancent dans une telle entreprise, et dès lors qu’ils tentent de combattre une ignominie particulière, le fait de disposer d’une conception historique générale, pour autant qu’elle ait été elle-même conçue et formulée dans un tel but, peut grandement leur faciliter l’accès à l’intelligence de leur propre action. Et ce temps gagné peut être décisif, dans un affrontement où tout va généralement très vite. Quelle que soit cependant l’issue de la lutte, si le parti prolétarien a su y proclamer èrement ses buts et les intérêts universels en jeu, il aura remporté là une victoire considérable sur l’organisation de la passivité et de l’amnésie historique. Au contraire, s’il n’a pas afrmé clairement sa perspective autonome, il devra perdre avec le souvenir de ce qu’il a fait la conscience de ce qui était effectivement possible.
L’ampleur des tâches d’un mouvement prolétarien moderne apparut à nouveau en Espagne dans la crise sociale dont l’épuisement du franquisme et des politiques de rechange révéla la profondeur. Le mouvement des assemblées qui se généralisa entre 1976 et 1978 à travers les grèves ouvrières et marqua l’intervention autonome du prolétariat dans la guerre de succession ouverte par la mort de Franco, mouvement qui retrouvait le meilleure tradition libertaire de l’action directe dans la lutte de classe, ne parvint pourtant pas à se connaître lui-même en connaissant tous ses ennemis. Il est vrai que lui manquaient le projet d’émancipation totale et l’expérience organique qu’avait possédés au plus haut degré le mouvement libertaire avant la guerre civile. Mais il était en revanche moins enclin à la rhétorique, moins anti-intellectualiste et plus exigeant vis-à-vis des camarades-dirigeants et des « prestigieux militants ». Bref il était, pour le meilleur et pour le pire, plus moderne : sans idéologie, mais aussi sans langage et sans mémoire.
Dans un premier temps, par son existence même, le mouvement des assemblées démentit tous les menteurs qui, parlant au nom du prolétariat réduit au silence, escomptaient déjà sa soumission présumée auprès des secteurs capitalistes intéressés au changement – qui voyaient bien que le franquisme avait perdu le contrôle de la société espagnole –, se disputant seulement avec eux sur leur propre place dans une gestion rénovée. On put ainsi vérer dans les faits que la démocratie représentative, sous sa forme achevée, n’est pas une approximation mais l’exact contraire de la démocratie réelle : il faut que les hommes cessent de parler directement de leurs propres affaires pour que se mette en place, avec le monopole de la parole qui en est la condition, le spectacle politique. La construction de son mensonge passe par la destruction du milieu pratique de la vérité, où tous les problèmes de la société sont posés tels qu’ils peuvent être résolus.
Contrairement au Portugal, en Espagne le prolétariat ne prota pas d’un affaiblissement de l’État par une tentative réformiste inconsidérée. Le parti de la contre-révolution moderne – ceux qui pour rester dans l’État étaient prêts à y accepter ceux qui voulaient y entrer – avait sans doute appris quelque chose des malheurs de ses voisins : il sacria ce qui devait l’être, mais rien de plus, et sut empêcher que sa retraite se transformât en déroute, reculant pied à pied jusqu’au point où l’équilibre se rétablit, principalement en raison de la dispersion des forces prolétariennes. Cependant, devant ainsi avancer dès le début contre tout et contre tous, le mouvement des assemblées t preuve d’un esprit de décision et d’une détermination remarquables. Venant s’opposer à la modernisation de l’État au moment où les cadres post-universitaires – ici encore plus dépendants de l’État qu’ailleurs, étant donné la faiblesse du capitalisme privé – en espéraient le développement de l’appareil administratif, politique et culturel, propre à créer enn les emplois qu’ils convoitent, les luttes ouvrières suscitèrent instantanément l’hostilité farouche de tout ce personnel subalterne du contrôle social ; les staliniens, en revanche, trouvant là, comme il est normal, leurs plus fermes partisans.
L’offensive atteignit son point culminant à Vitoria (février-mars 1976). Si les grèves madrilènes de janvier avaient convaincu les patrons de la nécessité de syndicats qui contrôlent les travailleurs, la grève générale de Vitoria torpilla dénitivement le projet de rénovation stalinienne du syndicat vertical et dévoila le pacte embryonnaire entre le régime et l’opposition. Ce fut la n de la relative tolérance dont avait fait preuve le gouvernement pour rendre crédibles ses promesses de réforme. Les ouvriers de Vitoria furent mitraillés, l’opposition se chargeant d’isoler leur soulèvement. À partir de ce moment, avec l’échec de la réforme franquiste, la bourgeoisie, là où elle n’est pas liée par des intérêts vitaux aux institutions de la dictature, doit se résigner à la légalisation des partis et des syndicats ; et l’opposition s’unier pour négocier une réforme politique et un pacte social avec un nouveau gouvernement qui liquide les aspects les moins présentables de l’héritage franquiste et prépare des élections.
Aucun aménagement politique ne pouvait bien sûr satisfaire réellement un mouvement qui était une critique en actes de la politique, et de toute représentation séparée. Mais pour unier ses forces il devait maintenant unier ses revendications, les résumer par un mot d’ordre simple qui contienne le dépassement des luttes éparses, leur donner la forme d’un objectif général dans lequel l’ensemble des travailleurs puisse reconnaître un besoin essentiel, pour en imposer la satisfaction. An de se battre véritablement pour elles-mêmes, les assemblées devaient de battre contre l’opposition, tirer toutes les conséquences de ce qu’elles avaient appris dans la lutte et traiter la bureaucratie politico-syndicale en ennemie, au même titre que le franquisme. « Ou les assemblées ou les syndicats », telle était l’alternative que posèrent les prolétaires les plus conscients, et c’était bien là la nécessité tactique qui concentrait en elle l’unication possible dans un projet révolutionnaire cohérent. La nécessité de l’auto-organisation était vivement ressentie, et les syndicats furent tout d’abord largement boycottés, mais la coordination ne dépassa presque jamais, de façon durable, un cadre local. L’absence d’un courant assembléiste organisé s’exprimant en tant que tel et reformulant clairement la critique des syndicats qui était dans toutes les têtes, contribua à ce que la dispersion et la confusion s’installent. Et les grèves de l’automne 1976, pourtant plus organisées et plus dures, n’aboutirent qu’à la manifestation du 12 novembre, où, en échange de la possibilité d’exprimer leur enthousiasme combatif, les travailleurs acceptèrent la direction des bureaucraties syndicales, la démonstration anti-franquiste devenant ainsi une démonstration de discipline syndicale. Le retard de la conscience pris à partir de là ne devait plus se rattraper, ce qui n’avait pas su se rendre visible étant de mieux en mieux refoulé par l’organisation des apparences démocratiques. Le mouvement des assemblées avait laissé passer ce moment décisif où une initiative hardie peut bouleverser complètement l’ordre des données, faire que les conditions soient désormais changées pour tous, parce que la perspective révolutionnaire devient tangible et oblige chacun à se déterminer par rapport à elle.
Ce n’est pas ici le lieu d’analyser en détail le mécanisme de la défaite qui s’ensuivit, ni ses principaux résultats. Mais il nous faut en revanche discerner comment agirent les forces modernes de la contre-révolution, que l’on avait déjà vues à l’œuvre au Portugal.
En fait les hommes ne se mettent jamais durablement en mouvement pour abattre une organisation sociale par simple détestation de ce qui existe : il faut que d’une manière ou d’une autre ils possèdent une conception positive de la vie qu’ils veulent vivre. C’est ce qu’a possédé l’ancien mouvement ouvrier révolutionnaire, surtout dans sa fraction anarchiste, qui est justement celle qui a mené le plus loin, lors de la révolution espagnole de 1936, la liquidation de l’ancien ordre des choses. Cette conception positive, les prolétaires peuvent bien sûr l’acquérir dans la lutte même, la communauté qui en est le moyen dessinant les contours du but. Mais encore faut-il que les valeurs pratiques ainsi produites se transmettent dans un langage autonome et s’unient dans un projet historique.
Les divers succès dont en ces années quatre-vingt la propagande des marchandises et des États nous entretient complaisamment – succès qui se rejoignent tous dans l’approfondissement de la séparation et l’équipement surabondant de la passivité – ont été permis par un succès plus profond dont, en revanche, elle ne peut strictement rien dire, et qu’elle ne peut même pas mentionner : le refoulement et l’occultation du projet d’activité historique supérieure qui était le contenu latent des mouvements prolétariens de l’après-1968. La cristallisation d’un projet collectif uniant les besoins révolutionnaires de l’époque a toujours été une tâche de longue haleine, mais elle est aujourd’hui d’autant plus difcile que les contributions, théoriques ou pratiques, à sa formulation sont d’emblée confrontées à la puissance de falsication et d’occultation sans précédent acquise par la société de classes. Non seulement celle-ci parvient en temps normal à ce qu’aucun problème ne soit posé et débattu socialement dans ses termes véridiques, mais quand cela arrive – et il n’y faut rien de moins qu’un mouvement révolutionnaire – elle parvient à en empêcher une reconnaissance exacte, ou à la faire oublier très vite.
Le mouvement des assemblées en Espagne avait posé dans sa simple vérité la question d’une liquidation historique du franquisme qui renoue véritablement avec la volonté d’émancipation révolutionnaire qui avait été si marquée dans ce pays : cette liquidation ne pouvait à l’évidence être effective et irréversible qu’avec l’abolition de la domination de classe que les politiciens de l’opposition aspiraient à servir, et des moyens étatiques dont ils espéraient hériter pour cela. À défaut de quoi on verrait à nouveau une de ces monstruosités hybrides que produit spontanément un système d’oppression qui ne sait décourager la critique qu’en devenant toujours plusinnommable. Cet enjeu est passé à peu près inaperçu, dans une Europe où depuis presque quarante ans la fausse conscience de gauche se défoulait hypocritement sur le franquisme, et plus encore sur l’image qu’il lui convenait de s’en faire, de tout ce qu’elle ne combattait pas chez elle. Et en Espagne même, la vérité dont était porteur le mouvement des assemblées n’a pas réussi à s’imposer assez irréversiblement pour fournir une base pratique au jugement du monde que doivent entreprendre ceux qui le combattent. L’ersatz de démocratie mis en place en Espagne est certes un mensonge particulièrement grossier et répugnant, avec son roi, ses policiers et ses militaires franquistes, ses staliniens et ses socialistes gouvernant sous la tutelle militaire comme quand ils étaient ministres de Primo de Rivera ; mais, selon le principe qui régit l’ensemble des réalités produites par le système spectaculaire, il n’est pas tant fait pour être cru que pour occuper tout le terrain de l’expression sociale. Et pour être ainsi admis faute de comparaison possible, comme n’importe quelle nourriture falsifée. C’est alors la vérité qui devient une extravagance et un scandale. Elle est amère, il faut la cracher : le cinquantième anniversaire de la révolution de 1936 pourra être tranquillement commémoré par tous ses vainqueurs réconciliés, ce qui avait été tenté là n’a désormais plus de sens pour les citoyens satisfaits de la néo-démocratie, de même que leur sont parfaitement étrangères les qualités traditionnellement reconnues au peuple espagnol : fierté, indépendance ou courage.

dimanche 3 avril 2011

LE DÉBUT DES NUISANCES (2)


II


Le lecteur aura déjà compris que nous n’entendions pas seulement par nuisances ce que ce monde veut bien désigner lui-même comme tel : ses divers excès, ainsi isolés comme dysfonctionnements accidentels, au même titre que ces « bavures » dont un aveu occasionnel voudrait dissimuler l’abjection qu’est l’existence même d’une police. Car le fait même que les hommes doivent apprendre de spécialistes la réalité de ce qu’ils font, voir certifier de « source autorisée » le caractère plus ou moins nocif de produits qu’ils ont par ailleurs fabriqués (c’est-à-dire qu’ils puissent aussi bien l’ignorer), qu’ils soient donc si bien séparés des moyens et des résultats de leur activité qu’ils en ignorent la nature exacte, voilà selon nous la nuisance qui contient toutes les autres. Ce n’est rien d’autre qu’un mode de production, et tout ce qui réclame respectueusement à l’État qui en est le gardien de bien vouloir en modérer les effets incontrôlés ne fait que s’enfoncer complaisamment dans la dépossession, et pousse à la roue de la bureaucratisation du monde. Bureaucratisation qui, ne pouvant évidemment pas supprimer les nuisances, ambitionne de parvenir à en manipuler la perception.
Sans doute eût-il été possible, an de ramener chaque nuisance particulière à la totalité de la praxis sociale, de présenter cette Encyclopédie selon un plan « phénoménologique » : de nous élever de la perception immédiate des nuisances à leur production sociale, et de là à l’État comme nuisance absolue, contrôlant cette production et en aménageant la perception, en programmant les seuils de tolérance. Un tel procédé d’exposition aurait eu l’avantage de présenter explicitement les réalités considérées comme desmoments d’une totalité organique. Mais, justement parce qu’il s’agit d’une totalité organique, il y a constante action réciproque entre ses divers moments, et l’on se heurte donc à la difculté formelle de faire chaque fois apparaître la relation entre le particulier et le général, sans pour autant noyer les déterminations comme dans un brouillard de pollution où tous les veaux aux hormones sont gris… Pour éviter cela, il faut tout d’abord mettre de côté certaines relations et médiations, considérer les phénomènes dans leur isolement apparent. Et donc, avec son allure d’évidence, sa manière de commencer par le concret sensible, un tel plan est lui-même parfaitement artificiel, puisqu’il doit feindre d’ignorer, quand il traite de la perception immédiate, que ce point de départ est en même temps un produit social, unrésultat de tout le processus : certes, c’est bien la sensation qui nous instruit, mais cet éducateur a lui-même été éduqué. Et, comme l’écrivait Crevel, « ce clavecin sensible, comment s’étonner qu’il ne réponde pas juste, s’il continue d’être touché, pincé injustement. » (Le Clavecin de Diderot). Matérialiste dans sa pratique du conditionnement, le pouvoir moderne rêve de réaliser à sa manière la fiction du Traité des sensations de Condillac ; il ne s’agit plus de transformer une statue en homme en la dotant des divers sens et donc des sensations à partir desquelles il élaborera ses facultés, mais à l’inverse de transformer les hommes en esclaves robotisés par la sélection des sensations à partir desquelles ils ne pourront développer qu’une multiforme faculté à se soumettre : puisque les hommes sont le produit des conditions, il s’agit de créer des conditions inhumaines.
Un tel projet policier n’est bien sûr qu’une tendance, qui se heurte, comme nous l’avons dit plus haut, à la limite objective de toute bureaucratisation : il faut en même temps faire participer les gens (pour travailler comme pour consommer) à ce à quoi il faut leur interdire de participer. Ainsi tous les dirigeants gémissent-ils après une passivité active, une soumission pleine d’initiatives, etc. Cependant, cette expropriation de tous les moyens pratiques d’une expérience sensible à partir de laquelle pourraient se former goût, jugement, etc., bref une autonomie individuelle, cette expropriation a déjà connu des succès assez dramatiques pour que nous ne puissions invoquer comme point de départ et comme base de notre critique une perception commune immédiate qui contiendrait en germe l’ensemble de nos conclusions contre ce monde. On voit bien plutôt comment cette perception immédiate, même quand elle est obligée de constater la dégradation de la réalité environnante, sait indéniment s’ingénier à ne pas conclure. Quant à nous, nos conclusions ne viennent pas tant de nos sensations, de notre perception immédiate des nuisances, qu’elles ne les orientent et ne les déterminent : il faut s’être déjà xé un critère de ce qui est supportable et de ce qui ne l’est pas pour décider insupportable tel ou tel aspect de la dégradation des conditions d’existence, que toléreront parfaitement toutes sortes d’honnêtes citoyens. Car encore une fois la seule limite objective au supportable, c’est la mort ; et c’est une limite dont on ne peut tirer aucun critère de jugement une fois qu’on l’a franchie. Ainsi voit-on que du côté subjectif également, la sensation n’est pas un donné mais un acquis, un produit, un résultat pratique.
Le lecteur est maintenant en droit de se demander d’où viennent donc, puisque ce n’est pas de notre perception immédiate, et qu’il ne s’agit certainement pas de vérité révélée, nos conclusions contre ce monde, qui nous rendent si sensibles à ses développements, si allergiques à ce qui semble enchanter tant de gens, que certains ne manqueront pas de nous ranger dans la catégorie des paranoïaques, là où cette société range, physiquement s’il le faut, ceux qui ne se sont pas rangés eux-mêmes. Nous satisferons d’autant plus volontiers une aussi légitime curiosité qu’il nous semblerait utile et instructif que tous ceux qui se mêlent de publier leur opinion sur la société agissent de même, et nous disent un peu comment ils sont parvenus à concevoir ces opinions, à quoi elles leur servent, bref, comment ils vivent et comment ils ont vécu. Qu’ils s’en abstiennent le plus souvent démontre une fois de plus que les intellectuels patentés ne peuvent rien dire de l’intérêt (combien ?) qu’ils trouvent à leurs idées. Ils préfèrent nous faire le coup de l’objectivité désincarnée, quand ce n’est pas celui du bluff prophétique. Quant à nous, l’éclat de notre génie nous permet fort bien d’en distinguer les limites, et nous sommes tout à fait capables de le qualier historiquement. Nous pouvons montrer que nos opinions, de quelque manière qu’on les juge et pour si peu qu’elles concordent avec les préjugés dominants, ne sont ni le résultat de longues et fastidieuses études, ni celui d’une révélation intellectuelle soudaine. Mais plutôt d’une navigation aventureuse à travers les courants d’une époque, au gré des occasions et des rencontres.
La plupart d’entre nous ont fait ces choix élémentaires qui, pour autant que l’on s’y tienne, gouvernent une vie comme « premiers principes hors de discussion », à une époque où le projet de réaménager l’ensemble de la vie selon les impératifs de la domination de classe ne possédait pas encore tous ses moyens matériels, mais se manifestait surtout comme rêve technocratique et cybernétique d’une société paciée, comme publicité euphorique pour les premiers résultats de la production marchande de masse. Grands ensembles, automobiles, maisons de la culture, loisirs, tout cela dont l’envahissement commençait à peine prétendait incarner le bonheur à portée de main, la n du calvaire historique par la grâce de la technique. Mais le relatif retard de la France dans l’accès à cette abondance marchande rendait en même temps possible de la voir venir, d’autant mieux qu’étaient ici accessibles, en même temps que le terrain urbain où s’était disposée la mémoire de toutes les luttes de classes modernes, les souvenirs précis de divers aspects des luttes révolutionnaires de la période précédente (tels qu’ils avaient pu se formuler dans le surréalisme ou le marxisme révolutionnaire, c’est-à-dire antistalinien). Cette rencontre d’un passé inachevé et d’un futur inaccompli dans un présent incertain (la n de la guerre d’Algérie ayant liquidé les illusions antifascistes et montré que ce qui se mettait en place avec le gaullisme n’était rien d’autre qu’un capitalisme moderne) a permis que le bonheur marchand dont on nous rebattait les oreilles fût perçu comme quelque chose qui n’allait pas du tout de soi, qui n’allait en tout cas pas de nous.
Dans une telle conjoncture historique, où existait encore dans la vie quotidienne le terrain à partir duquel ce qui n’était pas devenu familier pouvait être connu, ou du moins jugé, un peu de goût, quelques connaissances ou simplement le refus du vieillissement programmé, le pressentiment vague d’une vie possible, sufsaient à faire naître le désir d’un changement d’une tout autre nature que celui envisagé par la société dominante. À partir de là, une certaine conséquence dans la pratique de ce désir menait inéluctablement à redécouvrir l’ensemble du projet révolutionnaire né sur la base de la lutte du prolétariat depuis deux siècles et, dans le même mouvement, à reconnaître que son champ d’application était encore étendu et approfondi par une société qui prétendait faire servir ses moyens matériels toujours accrus à la seule perpétuation de l’avilissement, de la passivité et de l’ennui. Rien moins que fortuitement, c’était précisément à une telle reformulation du projet révolutionnaire à la lumière du possible historique que se consacraient depuis plusieurs années ceux qui, en se regroupant dans une Internationale situationniste, avaient d’emblée marqué leur volonté de remettre en jeu dans cette époque les formes organisationnelles de l’ancien mouvement ouvrier révolutionnaire, de parier sur un retour de la révolution sociale. Venus de l’art, de sa crise et du projet de son dépassement dans une activité qui se réapproprierait tous les moyens modernes d’action sur le milieu et sur le comportement (programme résumé par la définition d’une vie libre comme « construction de situations »), ils apportaient dans la discussion des problèmes de la révolution moderne, connée jusque-là, sur un mode plutôt académique, à quelques groupuscules rescapés de l’écrasement par la contre-révolution stalinienne, une liberté d’allure qui allait rapidement permettre de les poser dans leurs termes authentiques. Comme ils l’afrmaient eux-mêmes en 1963 avec une belle assurance : « C’est ainsi qu’à partir de l’art moderne – de la poésie –, de son dépassement, de ce que l’art moderne a cherché etpromis, à partir de la place nette, pour ainsi dire, qu’il a su faire dans les valeurs et les règles du comportement quotidien, on va voir maintenant reparaître la théorie révolutionnaire qui était venue dans la première moitié du XIXe siècle à partir de la philosophie (de la réflexion critique sur la philosophie, de la crise et de la mort de la philosophie). »
La supériorité, mesurable à ses effets pratiques, de l’I.S. sur toutes les sectes ultra-gauchistes (dont l’exhumation culturelle après 1968 est elle-même plutôt due au succès de celle-ci, à la nécessité de le minimiser, qu’à leur propre efcacité), ainsi que sur les partisans d’un anarchisme réduit à une existence fossilisée, avait sa base dans l’expérience qu’avaient faite dans la sphère de l’art les situationnistes, et en premier lieu Guy Debord, de l’usure de tous les moyens d’expression conventionnels, expérience qui, transportée sur le terrain de la pratique révolutionnaire, permit de créerl’appel d’air indispensable, là où dépérissaient en vase clos les idées héritées de l’époque précédente. La distance critique pratiquée par l’I.S. dans l’emploi de tous les éléments théoriques préexistants, on peut la qualier d’artistique au sens où elle a gardé de l’expérience de l’art moderne l’intelligence de l’expression formelle comme moyen d’action qui doit prouver son efcacité en tant que tel, sans qu’elle puisse jamais lui être garantie par une vérité objective qui s’imposerait par la simple démonstration, sur le modèle des sciences exactes. Comme le disait Marx lui-même en 1844, en ceci plus voyou que savant, malgré ce qu’il a cru devoir feindre par la suite : «  La critique n’est pas une passion de la tête, mais la tête de la passion. Elle n’est pas un bistouri, mais une arme. Son objet, c’est son ennemi qu’elle veut, non pas réfuter, mais anéantir. »
Et c’est pourquoi, dans une nouvelle époque de la guerre sociale, le désabusement sur les pouvoirs du langage, anéantissant la vieille illusion idéologique selon laquelle serait déposée dans les mots une vérité intemporellement efciente, préservée de l’épreuve de sa vérication dans les conflits historiques, cette pratique anti-idéologique qui trouvait son application à l’intérieur de l’expression formelle dans l’usage du détournement, a permis à l’I.S. de formuler les besoins révolutionnaires de la société plus radicalement que n’importe quel autre groupe extrémiste, alors même qu’elle utilisait encore à ses débuts des notions d’origine léniniste ; mais d’une manière qui contenait la possibilité d’aller plus loin, contrairement à d’autres qui défendaient sans doute des positions plus avancées, mais qui les défendaient pour ne pas les quitter. Voilà donc quelle était en ces années soixante la « vérité centrale essentiellement scandaleuse » de l’I.S., l’explication de son style et de son pouvoir de séduction sur une génération qui ne voyait elle-même dans ce monde rien à respecter et qui, quelle que pût être par ailleurs son ignorance, était disposée à entendre là « le son musical de la vérité » : la puissance irrésistible de son propre esprit intérieur venant à sa rencontre. Ainsi, dès 1967, à partir du scandale de Strasbourg, les thèses de l’I.S., que l’intelligentsia soumise avait voulu croire si ésotériques, commençaient à être largement connues et à rencontrer des individus décidés à en faire quelque chose à la première occasion. Le climat passionnel s’améliorait.
Ce bref aperçu du mouvement d’une époque est bien sûr rétrospectif. Tout n’était pas si clair sur le moment, alors que ces années se pressaient vers leur superbe aboutissement de 1968. Chacun devait trouver à travers la confusion, au hasard des rencontres, le l que tendent le possible et le nécessaire au-dessus de l’abandon à la vie comme elle va. Mais le mouvement général de l’époque était plus fort que la tendance à l’inertie, et les individus les plus divers étaient poussés vers leur rencontre dans ce mois de mai qui allait tranquillement proclamer à la face du monde son intention de réinventer la vie. Anticipant avec une belle audace sur tout le développement par lequel les problèmes de la société de classes allaient se compliquer indéfiniment pour rendre tangible la nécessité de sa suppression, la révolution de Mai afrmait simplement qu’ils peuvent être résolus : que les hommes font leur propre histoire, et qu’il ne tient qu’à eux de la faire consciemment. Il fallait en quelque sorte que ce futur possible acquière une existence, aussi fugace soit-elle, pour qu’il puisse devenir pleinement réel et avoir une influence sur ce qui existe. Il fallait qu’il cède une première fois la place à ce qui préexistait pour qu’au cours de sa seconde percée dans l’existence, comme quelque chose qui a déjà été et doté d’une force tant physique que morale, intérieure et extérieure, il puisse enfin prétendre à l’hégémonie universelle avec le sentiment qu’elle lui revient de droit. Mais cette seconde percée ne saurait plus être l’irruption innocente qui peut superbement ignorer les difcultés de la réalisation historique parce qu’elle n’a affaire qu’à elle-même, à sa propre jubilation d’exister, et qu’elle se satisfait d’être là, dans un présent insoucieux du lendemain, dans ce dimanche de la vie qui donne un instant congé au malheur historique. Le charme qu’exerce pour longtemps un tel moment n’est pas en contradiction avec ce caractère d’innocence : il est au contraire indissolublement lié au fait que les conditions qui ont permis à une telle innocence de produire de si grands résultats, et où seulement elle pouvait naître, ne pourront jamais revenir.
La suite fut à tous égards plus difcile. Nous nous attacherons, dans l’Histoire de dix ans qui fera suite à ce Discours préliminaire, à décrire les développements qu’a connus ce monde aux prises avec la possibilité historique de son abolition. Disons seulement ici que ce mouvement d’approfondissement matériel de la séparation, précipité par la crise sociale qui a poussé toutes les classes propriétaires à renforcer leurs lignes de défense bureaucratiques-technologiques, a dialectiquement obligé à dépasser la part d’approximation qu’avaient nécessairement eue les formulations critiques de la période précédente, produites dans l’un des moins hautement développés parmi les pays modernes. La tâche ne consiste plus maintenant à aigrir le mécontentement partout en suspens en faisant connaître une théorie générale condamnant l’ordre des choses, mais elle consiste plutôt en une tâche opposée : actualiser cette condamnation universelle et la rendre à nouveau concrète en la mettant en liaison avec la multiplicité des mécontentements partiels désormais exprimés ; c’est-à-dire en même temps en supprimant sa forme de résultat xe, de pensée déterminée et solidiée. Bref, il s’agit encore une fois de récrire les théories à l’aide des faits, et de les rendre ainsi plus aptes à être introduites dans la pratique.
Cette longue digression nous ramène donc nalement à son point de départ, la question du procédé d’exposition de cette Encyclopédie. En effet, celui que nous avons choisi se prête tout particulièrement à cette tâche de poursuivre le jugement du monde commencé par la théorie révolutionnaire en accomplissant en même temps le jugement de la théorie par le monde. Car « la conscience possède les deux moments : celui du savoir et celui de l’objectivité qui est le négatif à l’égard du savoir » (Hegel). Ainsi l’ordre alphabétique, par son arbitraire même, contient-il une espèce d’humour objectif riche en possibilités par la contradiction à surmonter à laquelle il confronte. D’une part, pour qui s’en sert avec toute la mauvaise foi qui s’impose dans l’emploi d’un procédé aussi conventionnel, il fonctionne comme cette part de formalisation contraignante, de règle, nécessaire à tout jeu collectif. D’autre part, il agence une rencontre formellement fortuite, quoique profondément nécessaire, où ce ne sont plus seulement les réalités immédiates que recense le dictionnaire qui voient leur apparence de choses qui vont de soi dissoutes par la critique historique, mais aussi la critique historique qui doit abandonner la xité de ses anciens résultats et reconquérir sa vérité en se retrouvant elle-même dans la lutte contre ce que ce monde devient.
Car il faut bien admettre que tout continue, et voir comment, au-delà d’une première vérification historique des thèses générales de la critique révolutionnaire, c’est surtout depuis quinze ans l’organisation dominante du mensonge social, son approfondissement par tous les moyens matériels dont elle dispose, plutôt que la communication de cette critique à travers une contestation pratique, qui en a conrmé la vérité. Et l’on ne saurait se féliciter d’une telle conrmation comme de celle d’une hypothèse scientique, car la vérité d’une théorie révolutionnaire est tout entière suspendue à sa capacité à devenir une force pratique en cristallisant les besoins sociaux d’une époque. Il y a donc d’autant moins là de quoi se féliciter, sur le vieux modèle de l’observation désincarnée sous-marxiste, que ces progrès de la falsication rongent inéluctablement les réalités directement vécues auxquelles il est encore possible de comparer les ersatz distribués par le spectacle, à partir desquelles il est possible de les critiquer. Ne pouvant faire en sorte que les gens en soient réellement satisfaits, on essaye du moins de leur ôter tout point de comparaison, an que leur insatisfaction, ainsi privée des moyens de juger, retombe dans le malaise incommunicable, dans l’irrationalité. Il s’agit que l’amnésie historique, par la soumission à l’éternel présent sans devenir du spectacle, fasse perdre, avec l’intelligence du passé, le sens du possible.
Tant qu’en se posant pratiquement en sujet historique le prolétariat ne simplie pas tous les problèmes apparemment insolubles de ce monde, en les réduisant à ce dénominateur commun qu’est sa propre existence, la société de classes vit de ses contradictions indéfiniment compliquées, de leur fractionnement et de l’équilibre que l’État maintient entre elles. Ainsi, par exemple, chaque cas de pollution industrielle, faute d’être l’occasion pour un mouvement de contestation de mettre pratiquement en avant le programme révolutionnaire d’arrêt de la production anti-historique, vient-il seulement démontrer la nécessité du contrôle étatique. Cette dialectique de la décomposition et du renforcement a son champ d’action dans toute la vie aliénée (par exemple comme dialectique de la suppression et de la reconstitution) et caractérise la période de latence où nous nous trouvons, où tous ceux qui ne sont plus dupes de l’organisation du mensonge social restent néanmoins privés des moyens pratiques de la conscience, et laissent par là même l’initiative à l’ennemi. L’inltration de toute la vie par le spectacle marchand qui lui semblait auparavant extérieur peut certes généraliser le dégoût de ce monde, mais ne peut à elle seule faire naître le goût du dépassement pratique : il faut pour cela, l’appétit venant en mangeant, avoir déjà goûté au renversement possible, et d’abord à ce premier renversement de la séparation qu’est la communication des raisons de l’insatisfaction, qui la transforme en refus conscient.
Il nous semble donc que dans cette passe où nous nous trouvons, et dont il nous appartient de trouver l’issue, les mots gardent toute leur importance. Mots de passe, ils sont l’enjeu d’une course de vitesse entre la dévalorisation par la prostitution intellectuelle – ils sont alors de passe comme les maisons du même nom – et leur emploi cohérent par la reconnaissance pratique qui en recharge le sens. Dégradation de la conscience et conscience de la dégradation. Tant que la société restera divisée en classes antagonistes, c’est toujours de la prise de parti dans ce conflit que naîtra l’intelligence historique. On a pu voir en Pologne comment le mouvement social qui affronte l’État bureaucratique a commencé à créer pour lui-même, avec les conditions pratiques du dialogue, le milieu d’existence de la vérité absent partout ailleurs. Nous n’en sommes pas là en France, mais puisque l’on peut légitimement appliquer à notre situation un « calendrier polonais » qui rend compte, concentrées dans le temps par un processus révolutionnaire, d’échéances historiques universelles, nous dirons que nous nous trouvons actuellement à ce point où il importe, pour la transmettre aux affrontements plus profonds qui suivront, d’assurer contre le confusionnisme et la falsication, la mémoire de ce qui a déjà été fait, de communiquer en la développant la vérité des luttes qui ont commencé à diviser cette société en deux partis, dont l’un veut qu’elle disparaisse.
Depuis 1968, plusieurs mouvements prolétariens ont menacé en Europe la société de classes en tentant d’organiser à partir de leurs assemblées un dialogue égalitaire d’où puisse émerger la conscience totale de leur lutte. Ils ont été vaincus, et ont chaque fois disparu sans pouvoir défendre, avec leur vérité, la continuité d’un processus historique conscient et cumulatif. En Pologne au contraire, après les affrontements de 1970-1971, et plus encore après ceux de 1976, le développement d’activités tout d’abord défensives(éditions clandestines, « université volante », comités contre la répression, journaux ouvriers, etc.) a permis non seulement de sauver le mouvement de la démoralisation, mais aussi de préparer les grandes grèves révolutionnaires d’août 1980 ; et d’installer ainsi dans le système bureaucratique le germe de sa dissolution dénitive.
La fonction transitoirement défensive que nous assignons à cette Encyclopédie est donc d’y maintenir vivants et actifs la mémoire historique et le langage critique autonome dont le besoin social, qui existe de manière latente, occulté par l’organisation confusionniste des apparences, se manifestera avec éclat lors de la prochaine crise révolutionnaire. En Pologne, les intellectuels qui ont cherché à remplir cette fonction critique contre le système du mensonge dominant, s’ils ont commencé par n’être que des dissidents, au sens le plus authentique de ce terme galvaudé, ont pu ensuite rejoindre le parti prolétarien de la vérité en actes dont ils avaient contribué à préparer l’organisation. Ceux qui dans Solidarité sont restés des « experts », qui ont donc cherché à sauver un pouvoir de spécialistes à l’intérieur d’un mouvement fondamentalement anti-hiérarchique, ont cependant pu le faire parce que la critique sans compromis de toute spécialisation intellectuelle n’avait pas été poussée assez loin par les éléments honnêtement décidés à saboter leur fonction dans le système ; et aussi bien sûr parce que la majorité des travailleurs a nalement toléré ces « experts » incontrôlés, quoiqu’ils aient été dénoncés en tant que tels à plusieurs reprises. Mais précisément à ce moment, une théorie critique plus profonde, ne ménageant aucune hiérarchie du savoir, aurait pu devenir une arme décisive entre les mains des travailleurs radicaux.
Quant à nous, nous pouvons légitimement nous dire des déserteurs de la culture ofcielle : étant donné la qualité de son personnel actuel, il ne paraîtra sans doute pas trop présomptueux d’afrmer que chacun d’entre nous aurait pu réussir très facilement dans n’importe laquelle des carrières qu’elle propose. Et l’efcacité de cette Encyclopédie se mesurera, entre autres, à notre capacité de susciter dans le camp ennemi d’autres désertions, de la part de ceux qui sont susceptibles de comprendre que nous leur donnons un meilleur emploi de leurs talents et de leurs connaissances. Mais nous sommes bien décidés à ne laisser subsister parmi nous aucune sorte de prestige intellectuel susceptible de fonder une autorité quelconque sur la suite du processus. Aussi appliquerons-nous sans exception la règle pratique de l’anonymat à tous les textes que nous publierons. Cette règle permettra de sélectionner parmi les transfuges ceux qui sont effectivement décidés à ruiner leur spécialité et le système qui les emploie, sans rechercher un prestige subversif qui les mettrait en mesure de se vendre ensuite un peu plus cher que leurs collègues. Nous ne pouvons accepter parmi nous que ceux qui répugnent également à devenir fameux dans un monde infâme. L’anonymat permettra en même temps à certains spécialistes de collaborer à notre entreprise sans s’exposer inutilement aux représailles que pourrait entraîner la divulgation d’informations sur les ignominies particulières qu’ils sont en position de connaître.
Pour en revenir enn à notre procédé d’exposition, aux avantages de l’ordre alphabétique, outre que sa souplesse permet plus facilement d’organiser les contributions, qui peuvent être de natures fort diverses, d’un réseau assez informel de collaborateurs, elle permet également de traiter n’importe quel sujet à n’importe quel moment, ce qui, on en conviendra, est un grand avantage pour une publication qui devra aussi tenir la chronique des nuisances courantes. Dans la mesure où il est encore plus arbitraire qu’un autre, l’ordre alphabétique peut être utilisé avec un humour au moins égal à celui des premiers encyclopédistes, dont on sait qu’ils jouèrent sur les intitulés de rubriques pour tromper les censeurs qui, lisant chacun ce qui d’après son titre semblait relever de sa spécialité, se trouvaient face à un texte auquel ils ne trouvaient rien à redire faute d’être compétents sur le sujet traité. Pour notre part nous n’avons pas, pour l’instant du moins, à faire passer nos idées en contrebande en mettant à prot la division du travail dans la censure étatique, mais nous avons à contrecarrer le travail de la division par lequel les catégories de la pensée dominante parviennent encore à censurer le désir révolutionnaire dans la tête des gens. Non seulement nous ferons danser les catégories fétichisées en mettant en lumière, à propos de chaque réalité considérée, ses relations avec l’ensemble des réalités aliénées, mais aussi en ramenant tout cela au point de vue pratique du renversement possible qui permet de juger cette aliénation. Ainsi, nous nous faisons fort de réaliser une Encyclopédie qui, même si elle ne devait jamais, étant donné l’abondance de la matière, dépasser la lettre B, n’en porterait pas moins sur la totalité.
Notre entreprise est sans aucun doute extrêmement ambitieuse, mais la manière dont nous en avons exposé la nécessité historique aura, nous l’espérons, convaincu le lecteur que nous possédons les qualités requises pour la mener à bien. Nous sommes si peu présomptueux que nous ne prétendons pas être également intelligents sur tous les points où il nous faut nous réapproprier les connaissances monopolisées par ce mode de production, mais uniquement avoir le génie d’avancer ainsi en éclaireurs du mouvement social qui devra réaliser cette tâche dans la pratique. Il s’agit d’une entreprise de longue haleine, mais nous nous flattons d’en voir d’ici lan de ce siècle l’importance reconnue par ses ennemis comme par ses partisans.

Dans notre prochain numéro :

HISTOIRE DE DIX ANS
Esquisse d’un tableau historique
des progrès de l’aliénation sociale




COMMENT PASSENT UNE ÉPOQUE ET SA CHANCE
LA MÉMOIRE CHERCHE À RENOUER
LE FIL DU TEMPS
POUR SORTIR
DU
LABYRINTHE DE
TROUBLE ET DE GRIEFS
DONT LE SUSPENS D’UNE RÉVOLUTION
INACHEVÉE PROLONGE INDÉFINIMENT LES DÉTOURS

(Les deux parties de ce texte « Discours préliminaire », parues sans signature, constituaient le fascicule 1 du tome I de l’Encyclopédie des Nuisances, ainsi démarrée. Pour la date de parution, on peut lire sur la couverture : « Discours préliminaire – 1 – Novembre 1984 – Trimestriel ».)

Encyclopédie des Nuisances, novembre 1984.