Source : article XI
Ce matin, à l’heure où blanchissait la campagne, je parcourais un texte limpide de Félix Guattari datant de 1981 et intitulé Contre le racisme à la française.
Une perle de concision, ni hermétique ni anachronique, un texte qui
résonne encore d’une justesse sans appel. Et, pour être franc, le
relisant admirativement, je ne savais pas si je devais en rire ou en
pleurer. Mitigé, que j’étais. D’un côté, le plaisir précieux de
parcourir un texte intelligent, humain et rentre-dedans. De l’autre,
l’impression que l’intelligence ici mise en branle n’avait servi à rien.
Que notre monde n’avait pas su éviter, malgré les cris d’alerte, ces
écueils qui déjà surnageaient à l’orée des années 1980, qu’il les avait
au contraire aggravés jusqu’à la nausée.
Tiens, ce passage ci-dessous, par exemple. Qui pour en contester la cruelle actualité, 28 ans plus tard ?
Où veut-on en venir ? Dans quelle
société de merde est-on en train de nous précipiter ? Le sort actuel des
jeunes maghrébins de la seconde génération est, à cet égard,
exemplaire. Nés en France ou y vivant depuis leur enfance, ils sont
aujourd’hui un million cinq cent mille à être pris pour cible non
seulement par les flics en uniforme, mais aussi par les flics miniatures
implantés dans la tête de tout un bon peuple en mal de sécurité.
Inutile de leur mettre des étoiles jaunes, on les détecte au premier
regard, au Feeling. Objets de haine et de fascination, l’inconscient
collectif les a relégués dans ses zones d’ombre les plus inquiétantes.
Ils incarnent tous les maléfices de notre société, toutes les
incertitudes de la situation présente. […]
Il n’est évidemment pas question
[pour l’inconscient collectif] de réaliser que leur "disponibilité"
apparente et, pour quelques-uns, leur délinquance résultent
principalement de leur exclusion sociale, du chômage et de la nécessité,
fréquente pour nombre d’entre eux, d’échapper au quadrillage
territorial. Il est toujours plus facile de criminaliser les victimes et
de fantasmer sur leur dos que de faire face aux réalités !
Dans quelle société de merde est-on en train de nous précipiter ?
La question plus que jamais se pose. Et j’ai comme l’impression que ce
bon Félix n’aurait pas vraiment frémi d’enthousiasme en observant ce que
trament actuellement nos tristes bretteurs identitaires, qu’ils soient
pseudo-journalistes,
pseudo-intellectuels, politiques,
voire même simples citoyens [
1].
Son constat est tellement adapté à notre quotidien médiatico-politique qu’on en reste rêveur. Il est toujours plus facile de criminaliser les victimes et de fantasmer sur leur dos que de faire face aux réalités ! :
un quart de siècle avant les hordes sarkozystes, le même ver était dans
le même fruit. Et Guattari ne se contentait pas de le scruter avec
dégout, il le mettait en pleine lumière, l’exposait aux regards.
Il faut croire que trop de regards se sont détournés.
Ce texte provient d’un recueil d’articles du philosophe
et psychanalyste français que l’excellente maison d’édition Les Prairies
Ordinaires vient de publier sous le titre Les Années d’hiver, 1980-1985.
Je ne te cacherais pas mon enthousiasme : la grande majorité de
l’ouvrage décape terriblement. Il a beau être constitué de textes
consacrés à ces connasses d’années 1980, barbares et stupides, envahies par les huiles goudronneuses du reaganisme et du thatchérisme, cela n’empêche rien, on dirait qu’il a été spécialement écrit pour notre temps.
François Cusset évoque en introduction « la
simple stupéfaction que suscitent ces quelques textes, de mise au point
ou de circonstance : la stupéfaction de leur pleine actualité (…). » On agrée.
Tiens, regarde, j’ouvre l’ouvrage au hasard, autre article, et paf : « Le Pen n’est qu’une tête chercheuse, un ballon d’essai vers d’autres formules qui risquent d’être beaucoup plus épouvantables. » Mhhh. F4 ? Touché. Coulé.
Et plus loin : « Ensuite la crise.
L’immense machination, là aussi, pour serrer toujours plus étroitement, à
la limite de l’étranglement, les crans de l’assujettissement et de la
’disciplinarisation’. » Un simple copié-collé temporel et l’on n’y voit que du feu.
Une autre citation, plus substantielle, histoire d’enfoncer le clou ? Ok :
C’est la notion même de "tendance
profonde" qu’il convient ici de réexaminer. Elle n’est nullement
scientifique ; elle n’est fondée que sur une conception conservatrice de
la société. En fait, cette opinion qu’on prétend extraire des sondages
et des jeux télévisés électoraux n’est émise que par des individus
isolés, "sérialisés", qui ont été confrontés, par surprise, à une
"matière à option" préfabriquée. Le choix qui leur est proposé - tel
celui des chiens de Pavlov - est toujours passif, non élaboré, non
problématique et, par conséquent, toujours biaisé. "C’est lequel des
deux que tu préfères ?" (…) "On te présente deux paquets de
super-lessive, etc." Mais quand pourrons-nous enfin imposer un autre
genre de choix ? [2]
Limpide et troublant. Ce qu’il diagnostique ici,
derechef, c’est les prémices de l’enlisement démocratico-médiatique
actuel, les premières banderilles. Celles qui depuis se sont
multipliées. Les chiens de Pavlov sont devenus rats, on macère dans l’insignifiant glauque.
On pourrait voir dans ce recueil qui multiplie les
pistes (et pas seulement négatives) la désillusion d’un intellectuel de
gauche confronté à la déréliction des années Mitterrand, son dégoût face
à la persistance d’un hiver tenace, interminable. On pourrait se
contenter de rendre justice au caractère acéré et prophétique de ses
chroniques [
3]. Mais ce n’est pas là que je veux en venir, ou pas que.
En parcourant ce livre, autre chose me trottait dans la tête. À force de me répéter, au fil des pages,
Tiens, voilà longtemps que je n’ai pas lu des analyses aussi pertinentes sur le temps présent,
j’ai fini par réaliser qu’il était rudement inquiétant de devoir lire
des chroniques datées de plus de 15 ans pour pister sa propre époque. Et
que si ces chroniques me semblaient si pertinentes, c’est que personne
ne semblait avoir pris la relève. Que personne ne les écrivait,
aujourd’hui, avec une force comparable. Sale constat [
4].
Bien sûr, j’ai conscience que depuis un bail on a souvent hurlé à la
Trahison des clercs,
Benda revival,
parfois dans le vent. Il n’empêche. En des temps qui demanderaient une
réponse tranchante et cinglante aux funestes inclinaisons du pouvoir en
place, on n’observe en réaction qu’un silence lénifiant, gluant, comme
une veillée funèbre où l’on aurait remplacé le
Requiem
de Mozart par le dernier tube de Britney Spears. Plus on s’enfonce dans
le crétinisme global, moins les voix discordantes portent. Faute de
relais, de postulants, d’imagination. Il n’y a pas que Guattari qui
manque, il y a aussi Deleuze, Bourdieu, Sartre, Camus, Foucault,
Hocquenghem etc. Des voix faillibles, certes, mais ambitieuses et
toujours indisciplinées.
Parlant des années 1980, Guattari affirme en introduction des Années d’hiver que bientôt on jugera « ces dernières années comme ayant été les plus stupides et les plus barbares depuis bien longtemps ».
Là-dessus, je me permets de le contredire (ô combien
respectueusement) : on a fait bien pire depuis. On barbote même en
pleine régression barbare. Qui le dira à haute et intelligible voix ?
Notes
[
1] Vidéo dégottée via
CSP.
[
2] Tiré d’une chronique intitulée
À propos de Dreux, 1983.
[
3]
En passant, sache je n’évoque pas celles - nombreuses - qui sont
consacrées à des sujets artistiques ou purement
philosophiques/psychanalytiques, je ne veux pas me disperser. Mais elles
valent itou le détour, ton libraire devrait pouvoir contenter ta
curiosité.
Cette impression de désert de la pensée
contemporaine - personne à l’aune d’un Félix Guattari - , je l’avais
également en parcourant un autre ouvrage consacré (en partie) à
Guattari. Gilles Deleuze, Félix Guattari, biographie croisée (édité en poche à La découverte), est un livre mastoc.
Un travail de recherche gargantuesque, un éventail d’analyse
impressionnant, entre faits biographiques, investigations philosophiques
de haute tenue - lesquelles me sont restées souvent hermétiques, je
dois te l’avouer… - et capacité réjouissante à faire revivre les débats
d’un autre temps, quand ceux qui se disaient intellectuels faisaient feu
de tout bois.
À suivre l’itinéraire de Deleuze et Guattari, leurs
engagements, leurs emportements publics, on reste un peu hébété, jaloux
de ne pas/plus les compter parmi nous.
Prend Guattari, par exemple. Tu connais sûrement
son investissement enthousiaste dans l’élaboration de nouvelles formes
de traitements des troubles mentaux, son dévouement à ses patients et ce
qu’il tenta de faire dans cette clinique de La Borde où il s’investit
tant. Tu sais sans doute qu’il flirta parfois avec les thèses de
l’anti-psychiatrie et a cherché à renouveler l’approche de la folie,
notamment en créant le
CERFI (Centre d’Etudes, de Recherches et de Formations Institutionnelles) et en lançant la revue
Recherches (qui publia notamment le célèbre numéro interdit :
3 milliards de pervers. La grande encyclopédie des homosexualités). Tu connais aussi, à l’évidence, cette œuvre protéiforme et virevoltante qu’il élabora en compagnie de Deleuze (notamment :
L’anti-oedipe &
Mille Plateaux).
Par contre, tu es peut-être moins au fait du parcours engagé de
Guattari, depuis ses premières armes contre la guerre d’Algérie avec
La Voie Communiste à ses nombreuses interventions en faveur des autonomes italiens ou allemands réfugiés en France («
Il
n’est bien entendu pas question d’accepter passivement que la France se
plie à un quelconque chantage concernant les demandes d’extradition
italienne. L’Europe des libertés, pourquoi pas ! L’Europe de la
répression, merci, on a déjà donné ! », écrit-il en 1984), en passant par sa participation à la création de
Radio Tomate, ancêtre de
FPP, son soutien aux luttes palestiniennes dès 1976 ou son étrange ralliement à la candidature Coluche (1981).
Et pourtant, Guattari concilia ces deux éléments, œuvre
psychiatrique/philosophique & engagement dans les problèmes de son
temps, avec une constance admirable. L’un n’allait pas sans l’autre et
vice-versa. Refaire son parcours en détail ici n’aurait pas de sens
(rapide résumé sur
Multitude,
ici).
Insister sur l’état d’esprit qui l’animait est par contre nécessaire :
ouvert et vindicatif, ne gardant de 68 que le meilleur, Guattari s’est
fourvoyé parfois, mais il a toujours cherché, inlassablement, à dépasser
les pesanteurs.
Gilles Deleuze, Félix Guattari, biographie croisée,
te met le nez dans ça, dans une époque où l’intellectuel discordant
pouvait faire entendre sa voix et ne s’en privait pas, décryptant le
politique sans garde-barrières.
De là, il est aisé de rebondir sur Deleuze, l’homme à la plus belle voix du monde. Celui qui ouvrit le feu sur les Nouveaux Philosophes (BHL, Glucksmann…) et leur « travail de cochon »,
se fit molester par les flics lors de manifs contre l’extradition
d’autonomes, se réjouit tout haut de 68 - même 20 ans après - , continua
à sa manière à mêler immersion dans son temps et rejet absolu de ses
valeurs lénifiantes.
Deleuze, Guattari
Ces deux-là réinventèrent la philosophie et la psychanalyse, renouvelant les outils et les approches dans un maelstrom jouissif.
Mais ils ne se contentèrent pas de ça. Ils ont
surtout vécu leur époque dans le même état d’esprit, farouchement non
conformistes, toujours à l’affut d’un dépassement, d’un nouvel agencement, d’un développement du rhizome collectif dans une direction moins fermée.
(La régie me signale que je viens
de battre le concours de la note de bas de page la plus longue de
l’histoire d’Article11. Mission accomplie. Je retourne à l’article en
lui-même.)