Le point de fuite du système, c'est le crédit, c'est lui qui ouvrait les perspectives, les rallonge, les étend.

Les années 80 sont le point de fuite final du système: le spectaculaire intégré. Ses images, son décor, sont celles où il s'auto-absolutise dans sa niche, TON CERVEAU.
Pas d'autre chemin possible pour le capital, sa survie augmentée de bulle en bulle: le chibre de la bêtise, la puissance rapace, piratage sans partage, aura ramonné la réalité jusqu'au tréfonds.
on a tout bouffé, on s'est bâfré, d'excuses, de riens, de déviations, tout pour rien.
Il n'y a plus de perspective pour le système: le point de fuite est épuisé. La représentation est abolie et le spectacle s'écroule, des lambeaux d'habitudes charrient les tenaces relations, appauvris,
désormais même les requins balancent.
LES GENDRES ROUGES
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samedi 2 avril 2011

LE DÉBUT DES NUISANCES (1)

 
DISCOURS PRÉLIMINAIRE

I

Pour Diderot et ses amis, la puissance pratique qu’étaient en train d’acquérir les hommes avec le développement de la production marchande annonçait un monde délivré des préjugés et gouverné par la raison, un monde plus riche en occasions de jouissances, où chacun serait libre dans sa recherche du bonheur. Après plus de deux siècles, et quoique dans sa modestie elle prétende être encore loin d’avoir dispensé tous ses bienfaits, le moment est à l’évidence venu de juger sur pièces cette production marchande : elle a en effet assez transformé le monde pour qu’il soit possible d’apprécier ce qu’elle nous a apporté, et pas encore assez pour qu’il soit impossible de se souvenir de ce dont elle nous a privé. Voilà d’ailleurs une opportunité que l’on peut s’étonner de voir si peu utilisée : jamais les discussions sur la nécessité de l’économie marchande ne furent aussi rares qu’à présent, alors que, pour la première fois, tout le monde peut en discuter. Il est vrai que si nos contemporains saisissaient cette possibilité de juger leur histoire, ils pourraient aussi bien s’emparer de celle de la faire librement. Nous n’en sommes pas là, mais, pour y parvenir, il nous semble opportun de répandre le goût pour la première de ces activités. Nous allons essayer d’y aider.
En effet, nous ne comptons plus guère sur la production marchande elle-même pour lasser enfin, par l’accumulation de ses résultats désastreux, la patience de ceux qui en sont quotidiennement les victimes. Cela même était sans doute encore trop lui accorder, car il s’avère qu’en même temps qu’elle produit ce qui paraissait hier encore insupportable, elle produit également les hommes capables de le supporter. Ou du moins incapables de formuler et de se communiquer leur insatisfaction, ce qui revient au même : les mœurs se détériorent, la perte du sens des mots y participe. C’est donc ce côté de la production présente de nuisances que nous envisageons de saboter, puisqu’il se trouve que c’est celui sur lequel nous pouvons avoir quelque action.
Notre ambition est de montrer concrètement comment la société de classes contient (recèle et refoule) la possibilité historique de son dépassement, et comment sa lutte contre cette menace la mène aux pires excès dans la nocivité. L’ouvrage que nous commençons, et dont nous n’osons espérer que nous soyons contraints de l’interrompre par manque de matière, a ainsi deux objectifs : comme Dictionnaire de la déraison dans les sciences, les arts et les métiers, il doit exposer comment chacune des spécialisations professionnelles qui composent l’activité sociale permise apporte sa contribution à la dégradation générale des conditions d’existence ; comme Encyclopédie, il doit exposer l’unité de la production de nuisances comme développement autoritaire dont l’arbitraire est l’image inversée et cauchemardesque de la liberté possible de notre époque. Il s’agit en même temps d’indiquer, là où elles peuvent se discerner, les voies du dépassement de cette paralysie historique que les classes propriétaires rêvent de rendre irréversible en l’accablant de prothèses.

Là où les encyclopédistes pouvaient faire l’inventaire enthousiaste d’un monde matériel délivré de l’illusion religieuse, là où Marx pouvait encore voir « la révélation exotérique des forces essentielles de l’homme », il nous faut aujourd’hui décrire le royaume de l’illusion techniquement équipée et le « livre ouvert » de l’impuissance à faire consciemment leur histoire des hommes asservis à leur propre production. Nous nous attacherons à explorer méthodiquement le possible refoulé en faisant l’inventaire exact de ce qui, dans les immenses moyens accumulés, pourrait servir à une vie plus libre, et de ce qui ne pourra jamais servir qu’à la perpétuation de l’oppression.

Si l’illusion n’a pas disparu de la vie sociale, mais s’y est au contraire édié un royaume indépendant, c’est sans doute que se sont aggravées les conditions qui la rendent socialement nécessaire. La Raison invoquée par les encyclopédistes était, subsumée dans l’idéologie, la rationalité particulière, scientique et technique, expérimentée dans la production matérielle, et dont la victoire sur les chimères de l’ordre ancien devait rendre les hommes maîtres de leur destin. Mais cette raison n’a pas donné tous les beaux résultats que l’on en attendait, parce que la production matérielle monopolisée par la marchandise, étant fondée sur la séparation, entre les hommes ainsi qu’entre eux et le produit de leur activité, n’avait pas cessé de porter en elle l’irrationalité. De sorte que son développement a bien plutôt été celui de la déraison devenant plus puissante. Voyez comme ce monde qu’ils produisent de part en part est plus hostile aux misérables civilisés que ne l’a jamais été la nature pour les sauvages les plus démunis ! Eux du moins se sentaient chez eux dans un monde habité par la pensée magique. De ce point de vue subjectif, celui des hommes auxquels elle est censée rendre leur environnement compréhensible, on peut simplement dénir la science moderne, dans son dernier état, comme une magie qui ne fonctionne pas.

Tant va la croyance au progrès qu’à la n elle se lasse… Ersatz bourgeois de la religion, l’idée d’un avenir meilleur garanti se décompose inexorablement, mais sur ce fumier poussent des fleurs monstrueuses : la nostalgie qui hante nos contemporains, et qui leur fait envisager sous un jour idyllique toutes les formes archaïques de survie et de conscience qui y sont liées, porte la marque indélébile de l’impuissance et de la puérilité. Il faut pourtant avouer qu’en face la béate apologie de la technique est humainement encore plus dégoûtante. Afrmons donc hautement contre ce faux dilemme du passéisme et du modernisme que rien ne saurait être à la fois plus moderne et moins complaisant envers les illusions du progrès que le projet d’émancipation totale né avec les luttes du prolétariat du dix-neuvième siècle, projet que le développement considérable des moyens d’asservissement oblige dialectiquement à préciser et à approfondir. Il est certain que le cours suivi par l’organisation matérielle de la production marchande, loin de créer les bases pour la réalisation de ce projet, l’a au contraire rendue plus difcile que jamais. Mais c’était peut-être ce qu’il fallait pour qu’il ose paraître ce qu’il est – le projet d’une histoire consciente qui ne peut fonder sa cause sur aucune nécessité extérieure à celles que se reconnaissent eux-mêmes les individus.
Malgré sa tournure vaguement idéaliste, la formule de Lewis Mumford dans sa préface à Technique et civilisation reste ainsi un excellent préalable à la critique historique de tous les prétendus « impératifs techniques » : « Ce que l’homme a créé, il peut le détruire. Ce que l’homme peut détruire, il peut aussi le refaire de toute autre façon. » La simple perception de cette possibilité est cependant refoulée par toute l’organisation présente de la culture, par les séparations qu’elle établit entre les problèmes en acceptant les séparations socialement dominantes. C’est une platitude de dire qu’aujourd’hui l’extrême division du travail intellectuel empêche de parvenir à une vision encyclopédique, d’embrasser d’un seul coup d’œil le « cercle des connaissances ». Mais cette platitude dissimule, comme toujours, une apologie antidialectique de ce qui existe, car elle ne voit l’unité possible de la connaissance que sur le terrain du savoir séparé et n’envisage de la reconstituer qu’en surmontant la séparation à l’aide des seuls instruments conceptuels et matériels de la séparation. Ainsi le savoir émietté par la spécialisation intellectuelle poursuit-il sa rédemption, de colloques en symposiums, dans la recherche impuissante d’un recollage « pluridisciplinaire » de ses morceaux, caricature d’universalité qui est à la « vue universelle et concrète du tout » ce que les quartiers parodiques dont l’édication parachève la destruction d’une ville sont à cette ville, du temps où elle était vivante. Le seul aboutissement possible, au-delà du verbiage confusionniste qui retombe souvent dans la poubelle mystique, de ces velléités unitaires de la pensée séparée aux prises avec la totalité, c’est d’instrumenter le contrôle totalitaire de la vie, l’État incarnant concrètement cette unité d’un monde sans unité à la recherche de laquelle elles sont spéculativement lancées. À l’opposé des holdings que constituent sous la tutelle de l’État ces entreprises intellectuelles en faillite, notre point de vue unitaire est celui qui se découvre à partir de la misère de la vie quotidienne ; y compris d’ailleurs celle des spécialistes eux-mêmes, qui doivent d’admettre totalement démunis dès qu’ils sortent de l’exercice de leur spécialité. Ainsi ne voulons-nous reconstituer le « cercle des connaissances » que pour relier chacun des points qui le composent à ce centre commun, la dépossession de tout pouvoir sur leur vie qui est le lot de l’immense majorité des hommes.
À l’encontre de toutes les tentatives encyclopédiques depuis Diderot, la réalité dont nous partons est donc l’ignorance. Il nous semble qu’il s’agit là d’une faculté humaine dont l’exercice est véritablement quotidien et familier à tous nos contemporains ; et donc d’une réalité plus assurée et plus aisément observable que l’immense champ des connaissances avec lesquelles ils entretiennent – et nous entretenons – des relations moins directes, ou plus hasardeuses. Toute Encyclopédie qui prend pour objet le savoir humain sans commencer par afrmer et par prendre pour base générale ce fait que les hommes s’en trouvent socialement séparés ne peut que participer à cette soupe populaire de la culture, distribution par les spécialistes de fragments racornis de connaissances surnageant dans une bouillie d’idéologie, qui participe elle-même de la reproduction de l’ignorance, de son entretien paternaliste. Notre méthode au contraire consiste en un développement à partir du sentiment immédiat de dépossession devant la science et la technique, à partir de la révolte qu’elle inspire : c’est une conception grandiose qui jamais ne perd de vue la totalité, qui cherche à la maintenir, à la conquérir ; elle va droit au malaise interne dans tout ce qui existe et n’accepte rien comme allant de soi.
La révolte devant la séparation d’avec le savoir scientique est la vérité sociale extra-scientifique qui juge historiquement cette science, le besoin de conscience qui embrasse tout et qui doit ramener à lui les connaissances précises expropriées par les pouvoirs existants, comme la construction d’une vie libre devra pratiquement reprendre le contrôle de toutes les techniques pour les soumettre à ses exigences. Car quelle que soit la question qu’on aborde et le côté dont on l’aborde, à peine franchies les curiosités extérieures, dès le périmètre, il faut bien, à la convergence des rayons, reconnaître pour centre du cercle l’ignorance et la dépossession. Négatif de la culture spectaculaire qui contient le désir d’une connaissance concrète permettant enn, par la reconquête de tous ses moyens pratiques possibles, l’accord entre les exigences subjectives et celles du monde extérieur.
Ainsi notre Encyclopédie ne saurait-elle tirer ses principes et ses critères d’aucune des rationalités particulières dont la validité dans un domaine spécialisé de l’activité ne peut plus cacher la faillite, dès lors que leur emploi social lui-même est devenu dangereusement irrationnel. La sempiternelle « crise de la raison » n’est jamais que la crise de la raison dominante, que la crise des raisons de la classe dominante. Il faut avouer que si dans cette situation le ton irrationaliste ne coûte rien à quelques idéologues, le reproche d’irrationalisme ne coûte rien à quelques autres. Cette confusion est le symptôme d’une époque qui ne sait, pas plus que de ses autres moyens, se servir de la pensée rationnelle. Non pas qu’elle en ait trop, comme on le prétend souvent, mais elle ne l’a pas où il faut. Un des malheurs de ce temps est que les contradictions de la conscience individuelle sont condamnées par le refoulement social à s’appauvrir faute de déploiement dans une expérience vivante et à se satisfaire de substituts et de compensations misérables. Ces contradictions ne sont pas entièrement réductibles aux formes de conscience historiquement produites, car ce qui est perçu et exprimé à travers celles-ci, plus ou moins heureusement, c’est-à-dire aujourd’hui très malheureusement, est l’expérience humaine universelle du passage de la vie, et du refus de ce passage. De ce point de vue, on peut dire que non seulement il y avait d’autres possibilités dans l’histoire, mais que l’histoire elle-même, telle que l’Europe l’a imposée au reste du monde, n’était qu’une possibilité parmi d’autres et, jusqu’à nouvel ordre, pas forcément la meilleure : une société traditionnelle offrait sans doute de meilleures conditions de réalisation de soi-même que n’en offre aujourd’hui cette société partiellement historique, qui l’est assez pour tout précipiter dans le malheur, et pas assez pour choisir consciemment l’emploi de ses moyens.
La seule raison historique possible, et pas seulement pour inspirer la rédaction d’une Encyclopédie, est celle que peut fonder pratiquement l’activité d’une société libre en détruisant tout ce qui lui est opposé, en soumettant tout au dialogue des individus associés. Et sur ce terrain débarrassé des fantômes créés par la peur, pourront se déployer rationnellement et poétiquement – et donc aussi se renouveler – les aspirations qui participent du versant anti-historique de la conscience et qui sont aujourd’hui réduites à la parodie impuissante (occultisme et néo-sorcelleries en tout genre).
Ce projet révolutionnaire qui hante l’histoire moderne reste le seul digne d’être défendu. Et tout d’abord, pour ceux à qui cette ère de la falsication n’a pas fait passer le goût de la vérité, parce que c’est seulement à partir de lui, de ses progrès comme de ses reculs, que l’on peut comprendre le texte social, sinon indéchiffrable, de notre époque. Notre but est d’établir ce fait en décrivant concrètement et dans le détail ce qu’est devenu entre les mains de ses gestionnaires ce que l’on ose à peine continuer à appeler la vie humaine, la vie y manquant tout autant que l’humanité. Il s’agit donc, formulé en négatif, d’un programme exhaustif pour la révolution qui devra réorganiser l’ensemble des conditions d’existence en héritant de tous les problèmes que la société de classes est actuellement incapable de résoudre. En formulant tous les attendus de la sentence que cette société prononce massivement contre elle-même, nous espérons donner l’exemple de cette « vue universelle et concrète du tout, indépendante de toute autorité et de toute métaphysique abstraite » que Hegel saluait chez les premiers encyclopédistes et sans laquelle le mépris pour ce qui existe retombe dans le nihilisme passif. Nous qualie tout particulièrement pour un tel travail de n’être en aucune manière des savants, tels que peut les éduquer cette organisation sociale. Ce que nous avons appris sur elle, nous l’avons appris en la combattant, et dans le seul but de la combattre mieux : nos connaissances ne sont ainsi nullement adaptées à ses propres critères d’utilité. C’est précisément ce qu’il fallait pour la juger du point de vue de la vie réelle prolétarisée, dépossédée de tout, y compris des informations sur l’étendue de sa dépossession. Comme le disait George Orwell, qui en son temps a su mieux que personne décrire les débuts de cette bureaucratisation du monde dont nous pouvons aujourd’hui goûter les progrès décisifs : « Là où je vois que les gens comme nous comprennent mieux la situation que les prétendus experts, ce n’est pas par leur talent de prédire des événements spéciques, mais bien par leur capacité de saisir dans quelle sorte de monde nous vivons. » Et cette capacité n’est pas distincte du choix pratique de n’avoir aucun intérêt qui en empêche l’exercice.
Il nous faut cependant répondre à l’objection selon laquelle des formulations comme les nôtres seraient de quelque manière empreintes d’un catastrophisme complaisant, où se déguiserait en constatation affligée le désir de voir sortir de l’extrémité du mal la nécessité de son renversement. Certes chaque génération de révolutionnaires, depuis qu’existe le projet prolétarien d’une société sans classes, a voulu se persuader que la lutte qu’elle menait était décisive et que la société dominante avait enn atteint le point où son effondrement devenait inéluctable ; ou du moins au-delà duquel les nécessités de son maintien l’obligeraient à faire à l’immense majorité des hommes de telles conditions d’existence qu’ils seraient en quelque sorte contraints à la conscience et acculés à la révolution. Et chaque fois, on a vu au contraire que les limites de l’insupportable pouvaient encore être reculées, avec pour seul résultat jusqu’ici une sophistication toujours plus poussée de la lâcheté et de la simulation chez les honnêtes citoyens de l’ignominie.
Il ne saurait être question pour nous d’ironiser sur la part d’illusion qu’ont souvent entretenue sur leur propre action les révolutionnaires du passé : laissons cette commodité au genre de réalistes qui, quant à eux, trouvent plus directement leurs consolations et ce qu’ils appellent leurs plaisirs à l’intérieur de la bassesse présente, bien adaptée, il est vrai, à leurs minuscules appétits. Non seulement on préfèrera toujours avoir tort avec ceux qui croyaient être les derniers à endurer la mutilation de la vie, et ne pouvaient concevoir que se perpétue plus longtemps l’accumulation de la dépossession, plutôt que d’avoir raison avec leurs vainqueurs, ou les héritiers de leurs vainqueurs, – mais surtout, les raisons les mieux fondées, parce que les moins « scientiques », de ces révoltés vaincus sont aujourd’hui les plus concrètes et les plus pressantes qui soient. Pour quiconque ne s’identie pas envers et contre tout aux forces de l’inertie dévalant toujours plus vite la pente de l’horreur programmée, ces raisons sont aussi tangibles que le macabre projet de rendre irréversible le résultat du développement prolique des marchandises, et, parodie sinistre du projet révolutionnaire d’un homme total, de suréquiper encore l’inrmité des individus, de les réduire dénitivement à l’état de pantins convulsifs, agités par leurs innombrables prothèses marchandes, au rythme d’une machinerie télématique omniprésente. Et ces raisons vaincues continuent donc à juger l’ensemble du développement ultérieur, pour que nous puissions le condamner en toute connaissance de cause.
Ainsi la base subjective du désir révolutionnaire se trouve-t-elle dépouillée par le mouvement de l’histoire aliénée de toute apparence d’arbitraire : l’objectivité du monde encore existant est de part en part déterminée par ces aspirations qu’il lui faut, interminablement, écraser, et en même temps continuer à justier en les écrasant. Ce qui en revanche a été cruellement démenti, malgré ou plutôt à cause d’une volonté d’objectivité désincarnée qui prétendait faire l’économie de l’afrmation du choix individuel, c’est l’assurance de parler au nom d’un avenir garanti, assurance qui se payait le plus souvent d’une identication unilatérale des possibilités de liberté à un « développement des forces productives » conçu sur le triste modèle du progrès bourgeois. Encore faut-il dialectiser l’appréciation de ce qui se révèle aujourd’hui à nous comme une illusion : d’une part, l’idée selon laquelle le développement même des forces matérielles, dans le cadre de la société bourgeoise, facilitait leur réappropriation révolutionnaire et les rendait toujours plus adaptées à l’usage qu’en aurait une société libre, cette idée n’était pas une erreur de la théorie qu’il faudrait maintenant corriger, mais l’expression d’une possibilité historique effectivement présente qu’il fallait alors tenter de saisir ; expression malheureusement mystiée dès lors que s’oubliait l’activité consciente qui devait imposer cette possibilité, contre toutes les autres. D’autre part, l’idée de la réappropriation réalisable, devenue ainsi idéologique dans l’abandon contemplatif au cours économique des choses, a elle-même joué un rôle dans le fait que les choses continuent leur cours autonome, et constitué au stade suivant un facteur contre-révolutionnaire décisif. Sans doute, l’assurance d’hériter du monde n’a-t-elle pas seulement été la base de l’idéologie bureaucratique, mais aussi, pour nombre de révolutionnaires, le ressort de leur fermeté et de leur courage, jusqu’à la mort. Mais quant à nous, à tous ceux qui sont réellement décidés à précipiter la disparition du monde existant, disons simplement que notre sort est de ne pouvoir tirer notre fermeté et notre courage d’aucune assurance de cet ordre.
Le tournant historique devant lequel nous nous trouvons peut être déni en disant qu’aujourd’hui non seulement « tout développement d’une nouvelle force productive est en même temps une arme contre les ouvriers » (Marx), mais il est avant tout, et presque uniquement, une machine de guerre contre le projet révolutionnaire du prolétariat : ce n’est plus seulement que la sélection parmi toutes les inventions techniques applicables est faite en fonction des nécessités du maintien de pouvoir de classe, ni que leur organisation d’ensemble, la forme donnée à ces techniques, sont déterminées par l’impératif du secret bureaucratique, pour perpétuer le monopole de leur emploi, mais que ces fameuses « forces productives » sont maintenant mobilisées par les classes propriétaires et leurs États pour rendre irréversible l’expropriation de la vie et ravager le monde jusqu’à en faire quelque chose que personne ne puisse plus songer à leur disputer.
Nous ne rejetons donc pas ce qui existe et se décompose avec toujours plus de nocivité au nom d’un avenir que nous représenterions mieux que ses propriétaires ofciels. Nous considérons au contraire que ceux-ci représentent excellemment l’avenir, tout l’avenir calculable à partir de l’abjection présente : ils ne représentent même plus que cela, et on peut le leur laisser. Face à cette entreprise de désolation planiée, dont le programme explicite est de produire un monde indétournable, les révolutionnaires se trouvent dans cette situation nouvelle d’avoir à lutter pour défendre le présent, pour y conserver ouvertes toutes les autres possibilités de changement – à commencer bien sûr par cette possibilité première que constituent les conditions minimales de survie de l’espèce –, celles-là mêmes que la société dominante cherche à bloquer en tentant de réduire irrévocablement l’histoire à la reproduction élargie du passé ; et l’avenir à la gestion des déchets du présent.
Certes le projet de produire un monde indétournable, interdisant pour l’éternité toute réappropriation révolutionnaire, un tel projet est absurde et suicidaire, puisque cela signierait un monde strictement invivable, où se matérialiserait catastrophiquement le néant historique auquel les classes propriétaires se condamnent de bon cœur avec les prolétaires, pour que continue l’histoire économique des choses. Cependant la démonstration de cette absurdité qu’est la tentative de construire un monde où la réication absolue ne serait pas la mort, si on la laisse se poursuivre trop longtemps, risque fort d’être la dernière dont nous gratie le capitalisme, mais pas de la manière désirée. Et personne n’aura plus alors l’occasion de voir là une contre-révolution nalement totale dont doit nécessairement sortir une révolution non moins totale, car ce ne sera plus dans son idéologie économique, mais dans les faits, que la bourgeoisie aura réussi à faire en sorte qu’il y ait eu de l’histoire et qu’il n’y en ait plus.
On peut dire que c’est désormais l’État qui se donne pour tâche de créer enn la situation qui rende impossible tout retour en arrière, qui interdise aux hommes de revenir sur leur propre histoire et de réveiller leur raison endormie pour considérer leur puissance avec des yeux désabusés et choisir librement l’usage qu’ils veulent en faire. Et il appartient donc aux révolutionnaires de mettre à prot ce qui peut être une position de force, celle que leur procure la fuite en avant démentielle des pouvoirs et de l’économie autonomisée à laquelle ceux-ci ont lié leur sort. Car contre cette prétention de rendre irréversibles l’état de fait et le fait de l’État en en rendant indestructibles les nuisances, ils ne représentent plus seulement un choix différent mais le simple réalisme : ils défendent tout autant un rejet qu’un projet, et peuvent mobiliser pour leur cause, à côté du désir d’inconnu, l’instinct de conservation. Admirable coïncidence : pour sauver le peu de l’existence humaine qui n’a pas encore été désastreusement gangrené par la production marchande, et à la conservation duquel chacun est directement intéressé, il faut une révolution sociale ; pour que la révolution sociale reste possible, il faut défendre ce à partir de quoi une vie libre devra être construite, et d’où seul on peut encore la concevoir, et juger tout le reste. À commencer par la mémoire de tout ce qui fut activité libre dans l’histoire, tentatives à la lumière desquelles le malheur économique apparaît clairement pour ce qu’il est, un indéterminable détour dans la production de l’homme par lui-même, qui menace de l’égarer dénitivement. Ce qui dans le passé a pu être créé de plus prometteur, comme décor ou signe d’une communauté vivante, c’est ce système qui s’est lui-même affairé à le saccager ou à le rendre incompréhensible. De la qualité contenue dans toute création authentique, on peut dire ce que disait André Breton des productions des aborigènes d’Australie : « Que l’homme, aujourd’hui en peine de se survivre, mesure là ses pouvoirs perdus ; que celui qui, dans l’aliénation générale, résiste à sa propre aliénation, “recule sur lui-même comme le boomerang d’Australie, dans la deuxième période de son trajet”. » Ainsi, ce qui nous permet d’entr’apercevoir les prodiges dont serait capable une humanité libre nous est une raison de plus pour tout attendre des forces déchaînées de la liquidation sociale.

Encyclopédie des Nuisances, 1984.