Le point de fuite du système, c'est le crédit, c'est lui qui ouvrait les perspectives, les rallonge, les étend.

Les années 80 sont le point de fuite final du système: le spectaculaire intégré. Ses images, son décor, sont celles où il s'auto-absolutise dans sa niche, TON CERVEAU.
Pas d'autre chemin possible pour le capital, sa survie augmentée de bulle en bulle: le chibre de la bêtise, la puissance rapace, piratage sans partage, aura ramonné la réalité jusqu'au tréfonds.
on a tout bouffé, on s'est bâfré, d'excuses, de riens, de déviations, tout pour rien.
Il n'y a plus de perspective pour le système: le point de fuite est épuisé. La représentation est abolie et le spectacle s'écroule, des lambeaux d'habitudes charrient les tenaces relations, appauvris,
désormais même les requins balancent.
LES GENDRES ROUGES

dimanche 3 avril 2011

LE DÉBUT DES NUISANCES (2)


II


Le lecteur aura déjà compris que nous n’entendions pas seulement par nuisances ce que ce monde veut bien désigner lui-même comme tel : ses divers excès, ainsi isolés comme dysfonctionnements accidentels, au même titre que ces « bavures » dont un aveu occasionnel voudrait dissimuler l’abjection qu’est l’existence même d’une police. Car le fait même que les hommes doivent apprendre de spécialistes la réalité de ce qu’ils font, voir certifier de « source autorisée » le caractère plus ou moins nocif de produits qu’ils ont par ailleurs fabriqués (c’est-à-dire qu’ils puissent aussi bien l’ignorer), qu’ils soient donc si bien séparés des moyens et des résultats de leur activité qu’ils en ignorent la nature exacte, voilà selon nous la nuisance qui contient toutes les autres. Ce n’est rien d’autre qu’un mode de production, et tout ce qui réclame respectueusement à l’État qui en est le gardien de bien vouloir en modérer les effets incontrôlés ne fait que s’enfoncer complaisamment dans la dépossession, et pousse à la roue de la bureaucratisation du monde. Bureaucratisation qui, ne pouvant évidemment pas supprimer les nuisances, ambitionne de parvenir à en manipuler la perception.
Sans doute eût-il été possible, an de ramener chaque nuisance particulière à la totalité de la praxis sociale, de présenter cette Encyclopédie selon un plan « phénoménologique » : de nous élever de la perception immédiate des nuisances à leur production sociale, et de là à l’État comme nuisance absolue, contrôlant cette production et en aménageant la perception, en programmant les seuils de tolérance. Un tel procédé d’exposition aurait eu l’avantage de présenter explicitement les réalités considérées comme desmoments d’une totalité organique. Mais, justement parce qu’il s’agit d’une totalité organique, il y a constante action réciproque entre ses divers moments, et l’on se heurte donc à la difculté formelle de faire chaque fois apparaître la relation entre le particulier et le général, sans pour autant noyer les déterminations comme dans un brouillard de pollution où tous les veaux aux hormones sont gris… Pour éviter cela, il faut tout d’abord mettre de côté certaines relations et médiations, considérer les phénomènes dans leur isolement apparent. Et donc, avec son allure d’évidence, sa manière de commencer par le concret sensible, un tel plan est lui-même parfaitement artificiel, puisqu’il doit feindre d’ignorer, quand il traite de la perception immédiate, que ce point de départ est en même temps un produit social, unrésultat de tout le processus : certes, c’est bien la sensation qui nous instruit, mais cet éducateur a lui-même été éduqué. Et, comme l’écrivait Crevel, « ce clavecin sensible, comment s’étonner qu’il ne réponde pas juste, s’il continue d’être touché, pincé injustement. » (Le Clavecin de Diderot). Matérialiste dans sa pratique du conditionnement, le pouvoir moderne rêve de réaliser à sa manière la fiction du Traité des sensations de Condillac ; il ne s’agit plus de transformer une statue en homme en la dotant des divers sens et donc des sensations à partir desquelles il élaborera ses facultés, mais à l’inverse de transformer les hommes en esclaves robotisés par la sélection des sensations à partir desquelles ils ne pourront développer qu’une multiforme faculté à se soumettre : puisque les hommes sont le produit des conditions, il s’agit de créer des conditions inhumaines.
Un tel projet policier n’est bien sûr qu’une tendance, qui se heurte, comme nous l’avons dit plus haut, à la limite objective de toute bureaucratisation : il faut en même temps faire participer les gens (pour travailler comme pour consommer) à ce à quoi il faut leur interdire de participer. Ainsi tous les dirigeants gémissent-ils après une passivité active, une soumission pleine d’initiatives, etc. Cependant, cette expropriation de tous les moyens pratiques d’une expérience sensible à partir de laquelle pourraient se former goût, jugement, etc., bref une autonomie individuelle, cette expropriation a déjà connu des succès assez dramatiques pour que nous ne puissions invoquer comme point de départ et comme base de notre critique une perception commune immédiate qui contiendrait en germe l’ensemble de nos conclusions contre ce monde. On voit bien plutôt comment cette perception immédiate, même quand elle est obligée de constater la dégradation de la réalité environnante, sait indéniment s’ingénier à ne pas conclure. Quant à nous, nos conclusions ne viennent pas tant de nos sensations, de notre perception immédiate des nuisances, qu’elles ne les orientent et ne les déterminent : il faut s’être déjà xé un critère de ce qui est supportable et de ce qui ne l’est pas pour décider insupportable tel ou tel aspect de la dégradation des conditions d’existence, que toléreront parfaitement toutes sortes d’honnêtes citoyens. Car encore une fois la seule limite objective au supportable, c’est la mort ; et c’est une limite dont on ne peut tirer aucun critère de jugement une fois qu’on l’a franchie. Ainsi voit-on que du côté subjectif également, la sensation n’est pas un donné mais un acquis, un produit, un résultat pratique.
Le lecteur est maintenant en droit de se demander d’où viennent donc, puisque ce n’est pas de notre perception immédiate, et qu’il ne s’agit certainement pas de vérité révélée, nos conclusions contre ce monde, qui nous rendent si sensibles à ses développements, si allergiques à ce qui semble enchanter tant de gens, que certains ne manqueront pas de nous ranger dans la catégorie des paranoïaques, là où cette société range, physiquement s’il le faut, ceux qui ne se sont pas rangés eux-mêmes. Nous satisferons d’autant plus volontiers une aussi légitime curiosité qu’il nous semblerait utile et instructif que tous ceux qui se mêlent de publier leur opinion sur la société agissent de même, et nous disent un peu comment ils sont parvenus à concevoir ces opinions, à quoi elles leur servent, bref, comment ils vivent et comment ils ont vécu. Qu’ils s’en abstiennent le plus souvent démontre une fois de plus que les intellectuels patentés ne peuvent rien dire de l’intérêt (combien ?) qu’ils trouvent à leurs idées. Ils préfèrent nous faire le coup de l’objectivité désincarnée, quand ce n’est pas celui du bluff prophétique. Quant à nous, l’éclat de notre génie nous permet fort bien d’en distinguer les limites, et nous sommes tout à fait capables de le qualier historiquement. Nous pouvons montrer que nos opinions, de quelque manière qu’on les juge et pour si peu qu’elles concordent avec les préjugés dominants, ne sont ni le résultat de longues et fastidieuses études, ni celui d’une révélation intellectuelle soudaine. Mais plutôt d’une navigation aventureuse à travers les courants d’une époque, au gré des occasions et des rencontres.
La plupart d’entre nous ont fait ces choix élémentaires qui, pour autant que l’on s’y tienne, gouvernent une vie comme « premiers principes hors de discussion », à une époque où le projet de réaménager l’ensemble de la vie selon les impératifs de la domination de classe ne possédait pas encore tous ses moyens matériels, mais se manifestait surtout comme rêve technocratique et cybernétique d’une société paciée, comme publicité euphorique pour les premiers résultats de la production marchande de masse. Grands ensembles, automobiles, maisons de la culture, loisirs, tout cela dont l’envahissement commençait à peine prétendait incarner le bonheur à portée de main, la n du calvaire historique par la grâce de la technique. Mais le relatif retard de la France dans l’accès à cette abondance marchande rendait en même temps possible de la voir venir, d’autant mieux qu’étaient ici accessibles, en même temps que le terrain urbain où s’était disposée la mémoire de toutes les luttes de classes modernes, les souvenirs précis de divers aspects des luttes révolutionnaires de la période précédente (tels qu’ils avaient pu se formuler dans le surréalisme ou le marxisme révolutionnaire, c’est-à-dire antistalinien). Cette rencontre d’un passé inachevé et d’un futur inaccompli dans un présent incertain (la n de la guerre d’Algérie ayant liquidé les illusions antifascistes et montré que ce qui se mettait en place avec le gaullisme n’était rien d’autre qu’un capitalisme moderne) a permis que le bonheur marchand dont on nous rebattait les oreilles fût perçu comme quelque chose qui n’allait pas du tout de soi, qui n’allait en tout cas pas de nous.
Dans une telle conjoncture historique, où existait encore dans la vie quotidienne le terrain à partir duquel ce qui n’était pas devenu familier pouvait être connu, ou du moins jugé, un peu de goût, quelques connaissances ou simplement le refus du vieillissement programmé, le pressentiment vague d’une vie possible, sufsaient à faire naître le désir d’un changement d’une tout autre nature que celui envisagé par la société dominante. À partir de là, une certaine conséquence dans la pratique de ce désir menait inéluctablement à redécouvrir l’ensemble du projet révolutionnaire né sur la base de la lutte du prolétariat depuis deux siècles et, dans le même mouvement, à reconnaître que son champ d’application était encore étendu et approfondi par une société qui prétendait faire servir ses moyens matériels toujours accrus à la seule perpétuation de l’avilissement, de la passivité et de l’ennui. Rien moins que fortuitement, c’était précisément à une telle reformulation du projet révolutionnaire à la lumière du possible historique que se consacraient depuis plusieurs années ceux qui, en se regroupant dans une Internationale situationniste, avaient d’emblée marqué leur volonté de remettre en jeu dans cette époque les formes organisationnelles de l’ancien mouvement ouvrier révolutionnaire, de parier sur un retour de la révolution sociale. Venus de l’art, de sa crise et du projet de son dépassement dans une activité qui se réapproprierait tous les moyens modernes d’action sur le milieu et sur le comportement (programme résumé par la définition d’une vie libre comme « construction de situations »), ils apportaient dans la discussion des problèmes de la révolution moderne, connée jusque-là, sur un mode plutôt académique, à quelques groupuscules rescapés de l’écrasement par la contre-révolution stalinienne, une liberté d’allure qui allait rapidement permettre de les poser dans leurs termes authentiques. Comme ils l’afrmaient eux-mêmes en 1963 avec une belle assurance : « C’est ainsi qu’à partir de l’art moderne – de la poésie –, de son dépassement, de ce que l’art moderne a cherché etpromis, à partir de la place nette, pour ainsi dire, qu’il a su faire dans les valeurs et les règles du comportement quotidien, on va voir maintenant reparaître la théorie révolutionnaire qui était venue dans la première moitié du XIXe siècle à partir de la philosophie (de la réflexion critique sur la philosophie, de la crise et de la mort de la philosophie). »
La supériorité, mesurable à ses effets pratiques, de l’I.S. sur toutes les sectes ultra-gauchistes (dont l’exhumation culturelle après 1968 est elle-même plutôt due au succès de celle-ci, à la nécessité de le minimiser, qu’à leur propre efcacité), ainsi que sur les partisans d’un anarchisme réduit à une existence fossilisée, avait sa base dans l’expérience qu’avaient faite dans la sphère de l’art les situationnistes, et en premier lieu Guy Debord, de l’usure de tous les moyens d’expression conventionnels, expérience qui, transportée sur le terrain de la pratique révolutionnaire, permit de créerl’appel d’air indispensable, là où dépérissaient en vase clos les idées héritées de l’époque précédente. La distance critique pratiquée par l’I.S. dans l’emploi de tous les éléments théoriques préexistants, on peut la qualier d’artistique au sens où elle a gardé de l’expérience de l’art moderne l’intelligence de l’expression formelle comme moyen d’action qui doit prouver son efcacité en tant que tel, sans qu’elle puisse jamais lui être garantie par une vérité objective qui s’imposerait par la simple démonstration, sur le modèle des sciences exactes. Comme le disait Marx lui-même en 1844, en ceci plus voyou que savant, malgré ce qu’il a cru devoir feindre par la suite : «  La critique n’est pas une passion de la tête, mais la tête de la passion. Elle n’est pas un bistouri, mais une arme. Son objet, c’est son ennemi qu’elle veut, non pas réfuter, mais anéantir. »
Et c’est pourquoi, dans une nouvelle époque de la guerre sociale, le désabusement sur les pouvoirs du langage, anéantissant la vieille illusion idéologique selon laquelle serait déposée dans les mots une vérité intemporellement efciente, préservée de l’épreuve de sa vérication dans les conflits historiques, cette pratique anti-idéologique qui trouvait son application à l’intérieur de l’expression formelle dans l’usage du détournement, a permis à l’I.S. de formuler les besoins révolutionnaires de la société plus radicalement que n’importe quel autre groupe extrémiste, alors même qu’elle utilisait encore à ses débuts des notions d’origine léniniste ; mais d’une manière qui contenait la possibilité d’aller plus loin, contrairement à d’autres qui défendaient sans doute des positions plus avancées, mais qui les défendaient pour ne pas les quitter. Voilà donc quelle était en ces années soixante la « vérité centrale essentiellement scandaleuse » de l’I.S., l’explication de son style et de son pouvoir de séduction sur une génération qui ne voyait elle-même dans ce monde rien à respecter et qui, quelle que pût être par ailleurs son ignorance, était disposée à entendre là « le son musical de la vérité » : la puissance irrésistible de son propre esprit intérieur venant à sa rencontre. Ainsi, dès 1967, à partir du scandale de Strasbourg, les thèses de l’I.S., que l’intelligentsia soumise avait voulu croire si ésotériques, commençaient à être largement connues et à rencontrer des individus décidés à en faire quelque chose à la première occasion. Le climat passionnel s’améliorait.
Ce bref aperçu du mouvement d’une époque est bien sûr rétrospectif. Tout n’était pas si clair sur le moment, alors que ces années se pressaient vers leur superbe aboutissement de 1968. Chacun devait trouver à travers la confusion, au hasard des rencontres, le l que tendent le possible et le nécessaire au-dessus de l’abandon à la vie comme elle va. Mais le mouvement général de l’époque était plus fort que la tendance à l’inertie, et les individus les plus divers étaient poussés vers leur rencontre dans ce mois de mai qui allait tranquillement proclamer à la face du monde son intention de réinventer la vie. Anticipant avec une belle audace sur tout le développement par lequel les problèmes de la société de classes allaient se compliquer indéfiniment pour rendre tangible la nécessité de sa suppression, la révolution de Mai afrmait simplement qu’ils peuvent être résolus : que les hommes font leur propre histoire, et qu’il ne tient qu’à eux de la faire consciemment. Il fallait en quelque sorte que ce futur possible acquière une existence, aussi fugace soit-elle, pour qu’il puisse devenir pleinement réel et avoir une influence sur ce qui existe. Il fallait qu’il cède une première fois la place à ce qui préexistait pour qu’au cours de sa seconde percée dans l’existence, comme quelque chose qui a déjà été et doté d’une force tant physique que morale, intérieure et extérieure, il puisse enfin prétendre à l’hégémonie universelle avec le sentiment qu’elle lui revient de droit. Mais cette seconde percée ne saurait plus être l’irruption innocente qui peut superbement ignorer les difcultés de la réalisation historique parce qu’elle n’a affaire qu’à elle-même, à sa propre jubilation d’exister, et qu’elle se satisfait d’être là, dans un présent insoucieux du lendemain, dans ce dimanche de la vie qui donne un instant congé au malheur historique. Le charme qu’exerce pour longtemps un tel moment n’est pas en contradiction avec ce caractère d’innocence : il est au contraire indissolublement lié au fait que les conditions qui ont permis à une telle innocence de produire de si grands résultats, et où seulement elle pouvait naître, ne pourront jamais revenir.
La suite fut à tous égards plus difcile. Nous nous attacherons, dans l’Histoire de dix ans qui fera suite à ce Discours préliminaire, à décrire les développements qu’a connus ce monde aux prises avec la possibilité historique de son abolition. Disons seulement ici que ce mouvement d’approfondissement matériel de la séparation, précipité par la crise sociale qui a poussé toutes les classes propriétaires à renforcer leurs lignes de défense bureaucratiques-technologiques, a dialectiquement obligé à dépasser la part d’approximation qu’avaient nécessairement eue les formulations critiques de la période précédente, produites dans l’un des moins hautement développés parmi les pays modernes. La tâche ne consiste plus maintenant à aigrir le mécontentement partout en suspens en faisant connaître une théorie générale condamnant l’ordre des choses, mais elle consiste plutôt en une tâche opposée : actualiser cette condamnation universelle et la rendre à nouveau concrète en la mettant en liaison avec la multiplicité des mécontentements partiels désormais exprimés ; c’est-à-dire en même temps en supprimant sa forme de résultat xe, de pensée déterminée et solidiée. Bref, il s’agit encore une fois de récrire les théories à l’aide des faits, et de les rendre ainsi plus aptes à être introduites dans la pratique.
Cette longue digression nous ramène donc nalement à son point de départ, la question du procédé d’exposition de cette Encyclopédie. En effet, celui que nous avons choisi se prête tout particulièrement à cette tâche de poursuivre le jugement du monde commencé par la théorie révolutionnaire en accomplissant en même temps le jugement de la théorie par le monde. Car « la conscience possède les deux moments : celui du savoir et celui de l’objectivité qui est le négatif à l’égard du savoir » (Hegel). Ainsi l’ordre alphabétique, par son arbitraire même, contient-il une espèce d’humour objectif riche en possibilités par la contradiction à surmonter à laquelle il confronte. D’une part, pour qui s’en sert avec toute la mauvaise foi qui s’impose dans l’emploi d’un procédé aussi conventionnel, il fonctionne comme cette part de formalisation contraignante, de règle, nécessaire à tout jeu collectif. D’autre part, il agence une rencontre formellement fortuite, quoique profondément nécessaire, où ce ne sont plus seulement les réalités immédiates que recense le dictionnaire qui voient leur apparence de choses qui vont de soi dissoutes par la critique historique, mais aussi la critique historique qui doit abandonner la xité de ses anciens résultats et reconquérir sa vérité en se retrouvant elle-même dans la lutte contre ce que ce monde devient.
Car il faut bien admettre que tout continue, et voir comment, au-delà d’une première vérification historique des thèses générales de la critique révolutionnaire, c’est surtout depuis quinze ans l’organisation dominante du mensonge social, son approfondissement par tous les moyens matériels dont elle dispose, plutôt que la communication de cette critique à travers une contestation pratique, qui en a conrmé la vérité. Et l’on ne saurait se féliciter d’une telle conrmation comme de celle d’une hypothèse scientique, car la vérité d’une théorie révolutionnaire est tout entière suspendue à sa capacité à devenir une force pratique en cristallisant les besoins sociaux d’une époque. Il y a donc d’autant moins là de quoi se féliciter, sur le vieux modèle de l’observation désincarnée sous-marxiste, que ces progrès de la falsication rongent inéluctablement les réalités directement vécues auxquelles il est encore possible de comparer les ersatz distribués par le spectacle, à partir desquelles il est possible de les critiquer. Ne pouvant faire en sorte que les gens en soient réellement satisfaits, on essaye du moins de leur ôter tout point de comparaison, an que leur insatisfaction, ainsi privée des moyens de juger, retombe dans le malaise incommunicable, dans l’irrationalité. Il s’agit que l’amnésie historique, par la soumission à l’éternel présent sans devenir du spectacle, fasse perdre, avec l’intelligence du passé, le sens du possible.
Tant qu’en se posant pratiquement en sujet historique le prolétariat ne simplie pas tous les problèmes apparemment insolubles de ce monde, en les réduisant à ce dénominateur commun qu’est sa propre existence, la société de classes vit de ses contradictions indéfiniment compliquées, de leur fractionnement et de l’équilibre que l’État maintient entre elles. Ainsi, par exemple, chaque cas de pollution industrielle, faute d’être l’occasion pour un mouvement de contestation de mettre pratiquement en avant le programme révolutionnaire d’arrêt de la production anti-historique, vient-il seulement démontrer la nécessité du contrôle étatique. Cette dialectique de la décomposition et du renforcement a son champ d’action dans toute la vie aliénée (par exemple comme dialectique de la suppression et de la reconstitution) et caractérise la période de latence où nous nous trouvons, où tous ceux qui ne sont plus dupes de l’organisation du mensonge social restent néanmoins privés des moyens pratiques de la conscience, et laissent par là même l’initiative à l’ennemi. L’inltration de toute la vie par le spectacle marchand qui lui semblait auparavant extérieur peut certes généraliser le dégoût de ce monde, mais ne peut à elle seule faire naître le goût du dépassement pratique : il faut pour cela, l’appétit venant en mangeant, avoir déjà goûté au renversement possible, et d’abord à ce premier renversement de la séparation qu’est la communication des raisons de l’insatisfaction, qui la transforme en refus conscient.
Il nous semble donc que dans cette passe où nous nous trouvons, et dont il nous appartient de trouver l’issue, les mots gardent toute leur importance. Mots de passe, ils sont l’enjeu d’une course de vitesse entre la dévalorisation par la prostitution intellectuelle – ils sont alors de passe comme les maisons du même nom – et leur emploi cohérent par la reconnaissance pratique qui en recharge le sens. Dégradation de la conscience et conscience de la dégradation. Tant que la société restera divisée en classes antagonistes, c’est toujours de la prise de parti dans ce conflit que naîtra l’intelligence historique. On a pu voir en Pologne comment le mouvement social qui affronte l’État bureaucratique a commencé à créer pour lui-même, avec les conditions pratiques du dialogue, le milieu d’existence de la vérité absent partout ailleurs. Nous n’en sommes pas là en France, mais puisque l’on peut légitimement appliquer à notre situation un « calendrier polonais » qui rend compte, concentrées dans le temps par un processus révolutionnaire, d’échéances historiques universelles, nous dirons que nous nous trouvons actuellement à ce point où il importe, pour la transmettre aux affrontements plus profonds qui suivront, d’assurer contre le confusionnisme et la falsication, la mémoire de ce qui a déjà été fait, de communiquer en la développant la vérité des luttes qui ont commencé à diviser cette société en deux partis, dont l’un veut qu’elle disparaisse.
Depuis 1968, plusieurs mouvements prolétariens ont menacé en Europe la société de classes en tentant d’organiser à partir de leurs assemblées un dialogue égalitaire d’où puisse émerger la conscience totale de leur lutte. Ils ont été vaincus, et ont chaque fois disparu sans pouvoir défendre, avec leur vérité, la continuité d’un processus historique conscient et cumulatif. En Pologne au contraire, après les affrontements de 1970-1971, et plus encore après ceux de 1976, le développement d’activités tout d’abord défensives(éditions clandestines, « université volante », comités contre la répression, journaux ouvriers, etc.) a permis non seulement de sauver le mouvement de la démoralisation, mais aussi de préparer les grandes grèves révolutionnaires d’août 1980 ; et d’installer ainsi dans le système bureaucratique le germe de sa dissolution dénitive.
La fonction transitoirement défensive que nous assignons à cette Encyclopédie est donc d’y maintenir vivants et actifs la mémoire historique et le langage critique autonome dont le besoin social, qui existe de manière latente, occulté par l’organisation confusionniste des apparences, se manifestera avec éclat lors de la prochaine crise révolutionnaire. En Pologne, les intellectuels qui ont cherché à remplir cette fonction critique contre le système du mensonge dominant, s’ils ont commencé par n’être que des dissidents, au sens le plus authentique de ce terme galvaudé, ont pu ensuite rejoindre le parti prolétarien de la vérité en actes dont ils avaient contribué à préparer l’organisation. Ceux qui dans Solidarité sont restés des « experts », qui ont donc cherché à sauver un pouvoir de spécialistes à l’intérieur d’un mouvement fondamentalement anti-hiérarchique, ont cependant pu le faire parce que la critique sans compromis de toute spécialisation intellectuelle n’avait pas été poussée assez loin par les éléments honnêtement décidés à saboter leur fonction dans le système ; et aussi bien sûr parce que la majorité des travailleurs a nalement toléré ces « experts » incontrôlés, quoiqu’ils aient été dénoncés en tant que tels à plusieurs reprises. Mais précisément à ce moment, une théorie critique plus profonde, ne ménageant aucune hiérarchie du savoir, aurait pu devenir une arme décisive entre les mains des travailleurs radicaux.
Quant à nous, nous pouvons légitimement nous dire des déserteurs de la culture ofcielle : étant donné la qualité de son personnel actuel, il ne paraîtra sans doute pas trop présomptueux d’afrmer que chacun d’entre nous aurait pu réussir très facilement dans n’importe laquelle des carrières qu’elle propose. Et l’efcacité de cette Encyclopédie se mesurera, entre autres, à notre capacité de susciter dans le camp ennemi d’autres désertions, de la part de ceux qui sont susceptibles de comprendre que nous leur donnons un meilleur emploi de leurs talents et de leurs connaissances. Mais nous sommes bien décidés à ne laisser subsister parmi nous aucune sorte de prestige intellectuel susceptible de fonder une autorité quelconque sur la suite du processus. Aussi appliquerons-nous sans exception la règle pratique de l’anonymat à tous les textes que nous publierons. Cette règle permettra de sélectionner parmi les transfuges ceux qui sont effectivement décidés à ruiner leur spécialité et le système qui les emploie, sans rechercher un prestige subversif qui les mettrait en mesure de se vendre ensuite un peu plus cher que leurs collègues. Nous ne pouvons accepter parmi nous que ceux qui répugnent également à devenir fameux dans un monde infâme. L’anonymat permettra en même temps à certains spécialistes de collaborer à notre entreprise sans s’exposer inutilement aux représailles que pourrait entraîner la divulgation d’informations sur les ignominies particulières qu’ils sont en position de connaître.
Pour en revenir enn à notre procédé d’exposition, aux avantages de l’ordre alphabétique, outre que sa souplesse permet plus facilement d’organiser les contributions, qui peuvent être de natures fort diverses, d’un réseau assez informel de collaborateurs, elle permet également de traiter n’importe quel sujet à n’importe quel moment, ce qui, on en conviendra, est un grand avantage pour une publication qui devra aussi tenir la chronique des nuisances courantes. Dans la mesure où il est encore plus arbitraire qu’un autre, l’ordre alphabétique peut être utilisé avec un humour au moins égal à celui des premiers encyclopédistes, dont on sait qu’ils jouèrent sur les intitulés de rubriques pour tromper les censeurs qui, lisant chacun ce qui d’après son titre semblait relever de sa spécialité, se trouvaient face à un texte auquel ils ne trouvaient rien à redire faute d’être compétents sur le sujet traité. Pour notre part nous n’avons pas, pour l’instant du moins, à faire passer nos idées en contrebande en mettant à prot la division du travail dans la censure étatique, mais nous avons à contrecarrer le travail de la division par lequel les catégories de la pensée dominante parviennent encore à censurer le désir révolutionnaire dans la tête des gens. Non seulement nous ferons danser les catégories fétichisées en mettant en lumière, à propos de chaque réalité considérée, ses relations avec l’ensemble des réalités aliénées, mais aussi en ramenant tout cela au point de vue pratique du renversement possible qui permet de juger cette aliénation. Ainsi, nous nous faisons fort de réaliser une Encyclopédie qui, même si elle ne devait jamais, étant donné l’abondance de la matière, dépasser la lettre B, n’en porterait pas moins sur la totalité.
Notre entreprise est sans aucun doute extrêmement ambitieuse, mais la manière dont nous en avons exposé la nécessité historique aura, nous l’espérons, convaincu le lecteur que nous possédons les qualités requises pour la mener à bien. Nous sommes si peu présomptueux que nous ne prétendons pas être également intelligents sur tous les points où il nous faut nous réapproprier les connaissances monopolisées par ce mode de production, mais uniquement avoir le génie d’avancer ainsi en éclaireurs du mouvement social qui devra réaliser cette tâche dans la pratique. Il s’agit d’une entreprise de longue haleine, mais nous nous flattons d’en voir d’ici lan de ce siècle l’importance reconnue par ses ennemis comme par ses partisans.

Dans notre prochain numéro :

HISTOIRE DE DIX ANS
Esquisse d’un tableau historique
des progrès de l’aliénation sociale




COMMENT PASSENT UNE ÉPOQUE ET SA CHANCE
LA MÉMOIRE CHERCHE À RENOUER
LE FIL DU TEMPS
POUR SORTIR
DU
LABYRINTHE DE
TROUBLE ET DE GRIEFS
DONT LE SUSPENS D’UNE RÉVOLUTION
INACHEVÉE PROLONGE INDÉFINIMENT LES DÉTOURS

(Les deux parties de ce texte « Discours préliminaire », parues sans signature, constituaient le fascicule 1 du tome I de l’Encyclopédie des Nuisances, ainsi démarrée. Pour la date de parution, on peut lire sur la couverture : « Discours préliminaire – 1 – Novembre 1984 – Trimestriel ».)

Encyclopédie des Nuisances, novembre 1984.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire