HISTOIRE DE DIX ANS
esquisse d’un tableau historique
des progrès
de l’aliénation sociale
Quand nous pensons à ces dix années, à la forme qu’elles ont donnée à l’esprit du temps, à la trame qu’elles ont tissée, sur laquelle les gures de l’inconscience brodent leurs prévisibles entrelacs, nous pensons d’abord à l’impuissance, puis à l’inquiétude. Impuissance des individus dont la vie entière est plus que jamais soumise aux délirantes exigences du système de la production présente, et que leur pitoyable bavardage justicatif, comme leur faux cynisme ou leur affectation d’euphorie, ne font que rendre plus manifeste. Inquiétude qui s’empare d’eux quand ils voient, et ils le voient presque à chaque instant, que les compensations qu’ils ont cru trouver à leur renoncement sont, même en tant que très pauvres satisfactions matérielles, extrêmement précaires : car elles sont partout empoisonnées par la réalité du travail aliéné qui est à leur origine, et dont leur prolifération n’a fait qu’étaler la misère et la nocivité.
Malgré cette décomposition objective du support matériel de l’illusion, l’inquiétude qui ronge l’immense majorité de nos contemporains, et avant tout ces faux riches qui sont les véritables « nouveaux pauvres » (ceux que l’inversion du mensonge ofciel dénomme ainsi étant en revanche les pauvres de toujours), les employés du système qui accèdent à sa fausse richesse, cette inquiétude ne les pousse aucunement à la révolte. Elle semble au contraire les faire s’accrocher encore plus désespérément aux réalités de synthèse distribuées par la production marchande, comme le névrosé s’accroche aux symptômes de sa maladie, substituts d’une satisfaction qui n’a pas eu lieu. Très généralement, on a vu depuis dix ans se renforcer les liens par lesquels les hommes restent attachés à leur malheur ; liens qui, s’ils n’avaient nulle part été rompus, s’étaient un moment relâchés. Et dans le même temps on a vu ce malheur, le malheur historique de l’aliénation sociale, s’universaliser au point de ne plus rien épargner de ce qui constituait autrefois la vie immédiate, avec ses satisfactions bornées.
Ce monde n’est donc en aucune façon devenu plus aimable, mais il a cependant réussi à restaurer l’idée qu’il est le seul possible. Pour briser la complicité des hommes avec ce qui les tue, leur préférence pour ce qui est à leur détriment, il faut en effet qu’existe et soit perçue une alternative pratique qui présente à chacun la possibilité d’un accroissement de force, de richesse directement vécue. La peur de la liberté n’est pas une fatalité supra-historique, elle est déterminée par une situation précise où ce qui serait libéré, par la rupture de l’adhésion névrotique au mécanisme du malheur, n’aurait pas d’emploi direct faute de projet collectif cristallisant les désirs de l’époque, et reviendrait donc contre le sujet, pour le séparer des autres, comme folie. La pensée dialectique est l’au-delà de cette folie, mais pour franchir ce tournant obscur, le « point nocturne de la contradiction », il faut que la conscience se connaisse et soit reconnue dans la communication avec d’autres consciences. La raison dialectique est d’abord déraison par rapport à la pensée dominante : c’est en démasquant le caractère partiel de cette dernière, et en formulant exactement, en fonction des conditions données, le projet de son dépassement, qu’elle devient elle-même pleinement raison. La victoire de l’ordre ancien consiste précisément à empêcher cela, à repousser la pensée critique dans l’unilatéral de la pure dénonciation ou de l’interprétation arbitraire, et ainsi à la contaminer de sa propre irréalité : la positivité sans histoire et la négativité sans projet se font alors face comme deux miroirs qui se renvoient indéniment le vide qui les sépare, et les emplit.
Nous considérerons la dégradation des conditions subjectives de la révolution, et les progrès de l’aliénation qu’elle a permis, en centrant notre analyse sur quelques moments décisifs de ce processus en Europe. C’est en effet là que cette société est aux prises avec le point de vue critique le plus avancé, car là sont nés, à travers les conflits de la cité, puis ceux de la société de classes moderne, la pensée historique et le projet, qui en est l’héritier, de s’approprier totalement l’histoire, de soumettre toutes les conditions existantes à la puissance des individus unis. C’est donc également là, en Europe, que les victoires de la société dominante prennent chaque fois leur forme contre-révolutionnaire la plus caractérisée : bonapartisme, social-démocratie, fascisme, stalinisme, terrorisme d’État. Les industries qui équipent l’aliénation la plus moderne peuvent bien se trouver en Californie ou au Japon, sa puissance se mesure en Europe, avec l’Europe, parce qu’y a toujours été agissante la contestation la plus moderne, qu’il s’agit de neutraliser et de récupérer : la restauration de l’aliénation ne suit pas un autre chemin que les tentatives de désaliénation.
Ainsi dans les années soixante, c’est à partir du terrain européen de la mémoire – mémoire du projet prolétarien d’une société sans classe, mémoire du projet d’émancipation individuelle formulé par l’art moderne – que le développement de l’aliénation modernisée a pu être compris et combattu, et non dans cette banlieue de la pensée qu’est la métropole américaine du spectacle marchand. Cela est si vrai que les quelques formulations critiques partielles produites aux Etats-Unis après la Deuxième Guerre mondiale furent essentiellement des résultats du marxisme révolutionnaire des années vingt confronté par l’exil à la réalité de la société de classes la plus avancée, mais qui ainsi déplacés et coupés de leur milieu vivant ne résistèrent pas à la récupération universitaire. Une théorie critique de la société ne peut exister et développer sa vérité qu’en calculant exactement son usage social : elle doit combattre son intégration et sa falsication par la culture dominante pour être là dans son intégrité quand le mouvement réel de la critique en actes en aura le besoin et l’usage. C’est ce que personne ne sut faire, ces années-là, à l’exception de l’Internationale situationniste.
Dans le mouvement de Mai, la critique sociale des nouvelles conditions du capitalisme moderne avait, grâce à la pratique cohérente de ceux qui en étaient les porteurs, rejoint la subversion de ces conditions par l’action autonome du prolétariat. Mais ces deux aspects complémentaires ne furent pas durablement uniés : ils avaient été présents en même temps, reliés par la communication à travers les actes qu’instaurait le mouvement révolutionnaire, mais encore trop séparés, les bureaucraties syndicales ayant pour l’essentiel réussi à isoler les travailleurs dans les usines. L’enjeu de l’époque qui commença alors était la réalisation de ce qui était resté en suspens au mois de mai, l’appropriation par le mouvement réel de « sa propre théorie inconnue ».
La révolution de Mai constituait pour le prolétariat mondial un nouveau point de départ d’une importance historique universelle, et sa défaite ne sufsait absolument pas à assurer une restauration durable de l’ordre ancien : il fallait encore que celui-ci parvienne à vaincre ce qui avait commencé là. Il est assez aisé de constater qu’il a obtenu de notables résultats dans ce sens, mais un tel constat n’a d’intérêt que si l’on se préoccupe de comprendre comment : au contraire de tous les ex-gauchistes rangés qui se sont inconditionnellement ralliés à l’objectivité du monde existant et ne veulent voir dans leurs anciennes velléités critiques qu’une erreur de jeunesse, une illusion subjective, il s’agit de comprendre du point de vue du processus lui-même quelles occasions ont été perdues, comment certaines possibilités ont prévalu aux dépens d’autres, qui auraient pu être mieux défendues, et ce qui aurait pu être tenté, avec quel résultat changé. Pour qui considère d’un œil désabusé l’histoire de ces années, la première constatation qui s’impose est que les responsables de la classe au pouvoir ont réussi à renverser la baisse tendancielle de leur taux de contrôle sur la société. Et il faut bien voir que l’évidente décomposition de la société ne dément pas ce renforcement du contrôle étatique et marchand : elle l’exprime. S’en féliciter serait hors de propos, quand il s’agit de la destruction de tout ce qui existait encore indépendamment de la médiation du spectacle et de l’État.
Ces années que les classes propriétaires ont passées à réorganiser leur domination, on peut donc voir, pour peu que l’on envisage la chose froidement, qu’elles ne les ont ni dormies ni jouées. Mais avant de considérer ce qu’elles ont fait, comment elles ont repris l’initiative, il faut considérer ce que leurs ennemis n’ont pas fait, comment ils les ont laissés reprendre l’initiative. En effet, c’est ce qui fut tout d’abord déterminant, et c’est aussi le côté que nous pouvons le mieux comprendre, car nous l’avons connu d’assez près. Il nous appartient donc une fois encore de dire, avec la nôtre, la vérité du pouvoir.
Au cours des années qui suivirent la révolution de Mai, il semblait à beaucoup que la sentence prononcée alors contre l’organisation sociale existante n’avait plus qu’à être exécutée. La question des moyens de cette exécution était à vrai dire à peine envisagée : il était acquis qu’une autonomie sans frein et une liberté totale pourvoiraient à tout. Ce monde allait nir : la seule raison pour laquelle il aurait pu durer, c’était qu’il existait. Et cette raison paraissait faible, comparée à toutes celles qui annonçaient le contraire. La révolte, née d’une insatisfaction portant sur l’ensemble de la vie, se généralisait ; et toutes les conditions dominantes d’existence étaient comme frappées d’irréalité. Les dirigeants eux-mêmes ne parlaient que de les changer au plus vite.
Pourtant, dans un affrontement de cette nature, les forces se mesurent en grandeurs relatives, et non du point de vue d’un savoir absolu qui sait fort bien parler de décadence en feuilletant les pages du dictionnaire historique. On peut toujours ironiser sur les tares des dirigeants ; mais avec ces tares ils sont encore supportés, ils conservent le pouvoir, et c’est bien tout ce qui leur importe. Cette faible raison de durer qu’était l’existence même du système était nalement assez forte, puisqu’il faut bien admettre que les raisons qui lui ont été opposées se sont révélées plus faibles encore.
En France, le courant de critique sociale qui s’était développé à partir du refus vécu en Mai n’a pas su s’organiser pour battre durablement en brèche le monopole spectaculaire de l’explication. Il est vrai que la théorie d’une telle organisation était aussi neuve que les conditions révolutionnaires qui la rendaient nécessaire. Il était assez facile de savoir ce qui ne pouvait plus servir (partis, syndicats, militantisme), mais ce refus des intermédiairesrendait d’autant plus vitale l’intelligence des médiations nécessaires. Ceux qui avaient trouvé en Mai l’emploi de leur révolte, dans sa jonction avec la première grève générale sauvage de l’histoire, devaient maintenant apprendre ce qu’ils n’avaient eu ni le temps ni le besoin d’apprendre auparavant : à ménager leurs forces, à calculer leur point d’application, bref à penser stratégiquement. La plupart n’y parvint pas, et nombreux furent ceux qui non seulement perdirent le l de l’intelligence historique, mais se perdirent eux-mêmes dans les diverses variantes de la résignation. La mise en pratique, sur la durée, de ce qui avait surtout été ressenti immédiatement comme volonté totale – assez désarmée – de subversion, plutôt que réellement compris dans toutes ses déterminations, était certes une tâche immense. Mais le programme de la révolution moderne, formulant le projet d’une présence historique totale des individus, ne pouvait en tout cas pas être défendu par l’abstention, alors même que partout tant de gens tentaient d’intervenir contre les conditions d’existence qui leur étaient faites.
En dénitive, la principale faiblesse du courant radical de l’après-Mai a été de ne pas se connaître lui-même, avec ses limites et ses tâches précises. En s’identiant abstraitement au « prolétariat », il perdit à la fois, dans cette indétermination radicale d’une nuit de la totalité où disparaissent commodément les difcultés réelles d’une activité qui était encore pour l’essentiel une activité d’avant-garde, l’intelligence de ce qu’il faisait et pouvait faire et celle de ce que faisaient et pouvaient faire les travailleurs en lutte contre leur représentation autonomisée. Dans ce moment où tant de choses étaient possibles, ceux qui se trouvaient sur les positions révolutionnaires les plus avancées ont ainsi laissé aux diverses fractions du gauchisme le terrain des luttes particulières qui se menaient partout, contre chaque aspect de l’aliénation. Ces luttes parlaient sans doute encore souvent un langage mystié, mais le mépris du « parcellaire » afché par les puristes qui se retiraient èrement sous la tente de la totalité était bien plutôt un mépris de la totalité vivante, qui n’est pas un résultat acquis mais un processus pratique, une lutte à travers la particularité de chaque contradiction vécue, pour parvenir à des conditions d’unité et à des conclusions générales.
Les États et les diverses forces de la contre-révolution, quant à eux, n’avaient comme d’habitude aucun besoin de comprendre toute la portée historique de ce qu’ils faisaient, et ils trouvaient facilement dans leur situation menacée le contenu et la matière de leur activité : il leur sufsait de parachever sous la pression de la contestation ce qu’ils avaient commencé à faire dans l’euphorie de la paix sociale, et toutes leurs tâches répressives particulières confluaient spontanément dans cette entreprise de soumettre l’ensemble de la vie aux impératifs de l’économie se développant pour elle-même. Tant que la cohérence oppressive de la marchandise, comme rapport social universel, n’est pas mise en cause, la ruse de la raison marchande garantit à ses serviteurs l’intelligence qui leur suft : ils réalisent leurs intérêts, et il se produit en même temps cette autre chose qui y est cachée, dont leur conscience ne se rendait pas compte et qui n’entrait pas dans leurs vues. Voyez par exemple les staliniens, ennemis conscients du prolétariat s’il en est, et comme ils ont, en brisant les grèves pour conserver leur pouvoir, frayé la voie à la « restructuration industrielle » qui en supprime la base !
En revanche, le mouvement social qui portait le prolétariat à combattre sa misère modernisée et à renouer avec son histoire perdue ne pouvait tirer sa cohérence que de la conscience de son projet. Son cheminement ne pouvait qu’être long et difcile, car il était placé devant la nécessité de se comprendre lui-même, et donc de créer à partir de rien les moyens pratiques d’une telle compréhension. Ce qui revenait ainsi à l’ordre du jour, c’était l’organisation autonome du prolétariat, les Conseils de travailleurs, redénis par l’ensemble de leurs tâches modernes, dès lors que le mouvement même de l’économie, devenant toujours plus visiblement la négation de la vie, détruisait l’illusion d’une autogestion cantonnée à la production existante. Le courant radical des partisans d’une critique sociale moderne, principalement développé dans la jeunesse, défendait bien sûr ce mot d’ordre des Conseils. Mais, impuissant à en préciser le contenu par sa propre activité, en combattant efcacement là où il se trouvait, ce qu’un pouvoir des Conseils devrait abolir dénitivement (urbanisme, culture, loisirs, etc.), il était porté à tout attendre, avec un irréalisme croissant qui se renversait parfois comiquement en dépit critique, de luttes ouvrières qu’il était d’autant plus incapable de soutenir, et même de comprendre, que ce qui l’en séparait était nié magiquement. En France, cette séparation fut renforcée, avec la puissance des bureaucrates syndicaux qui en étaient les gardiens, par le fait que de nombreux jeunes ouvriers choisirent après 1968 de quitter ces usines sur les portes desquelles ils avaient naguère écrit : « Ici nit la liberté. » Ainsi le mouvement qui s’était arrêté en 1968 avant la création d’organisations autonomes renversant la lutte antisyndicale en projet positif de démocratie totale, loin de se renforcer par la mémoire des tentatives prolétariennes du passé, s’affaiblit jusqu’à oublier ce qu’il avait fait lui-même.
En Italie, le processus des luttes de plus en plus ouvertement anti-syndicales du « mai rampant », qui menait irrésistiblement à un affrontement ouvert, avait été interrompu par les bombes policières de Milan en décembre 1969. Et partout ailleurs, dans cette Europe que traversait en tous sens la grève sauvage, on voyait que le prolétariat, après sa première victoire, sa réapparition comme sujet historique, ne parvenait pas à mener plus loin son offensive. Il pouvait bien mettre en crise le système en place, mais ensuite il s’arrêtait, comme s’il n’était pas convaincu de sa capacité à réorganiser le monde selon ses désirs. Et dans ces affaires il suft que les hommes croient ne pas pouvoir accomplir quelque chose pour qu’ils ne le puissent pas effectivement.
Au Portugal plus encore que partout ailleurs cette faiblesse subjective se manifesta clairement comme limite interne, car la crise révolutionnaire qui s’y développa d’avril 1974 à novembre 1975 vit une quasi-disparition de l’État et une impuissance de la répression dont l’histoire offre peu d’exemples sur une telle durée. Cette extrême lenteur du processus révolutionnaire s’explique par la faiblesse des forces en présence, qui leur a épargné mutuellement, pendant si longtemps, l’obligation de conclure : la dualité de pouvoir n’a tant duré que parce qu’elle ne s’est jamais cristallisée totalement.
Le contenu universel de la révolution portugaise fut tout d’abord masqué par l’étrangeté de sa genèse, qui le dissimula en partie à ses principaux protagonistes, les travailleurs qui s’étaient engouffrés dans la brèche ouverte par l’armée, et permit d’autant plus aisément de le dissimuler à leurs alliés possibles en Europe, en premier lieu en Espagne. La vacance du pouvoir, créée par ces soldats qui, devant se battre outre-mer pour que rien ne change au Portugal, choisirent de tout changer au Portugal pour ne plus se battre outre-mer, puis aggravée très vite par la subversion prolétarienne, explique que ce mouvement révolutionnaire pût aisément aller plus loin, par certains aspects, que ses prédécesseurs français et italiens : critique des partis politiques, exigence de la démocratie directe, refus de la manipulation des assemblées, mépris de l’État, critique en actes de la propriété étatique et privée, appropriation des moyens de communication par les travailleurs, et enn mouvement antihiérarchique dans l’armée la rendant inutilisable par les velléités répressives qui tenaient lieu d’État. Mais cette facilité explique également ce qui fut jusqu’au bout la faiblesse d’une révolution qui devait moins ses succès à sa conscience organisée en force pratique qu’à l’inconsistance de ses ennemis et à la neutralité bienveillante de la fraction populo-gauchiste de cette armée qui était désormais le seul pouvoir dans le pays. Et comme on put le voir une fois de plus le 25 novembre 1975, quand la gauche militaire fut nalement éliminée par les ofciers modérés, rien n’est si faible ou instable que le renom d’une puissance qui ne s’appuie pas sur une force à elle : ce mouvement prolétarien qui s’était avancé si loin disparut presque du jour au lendemain, sans avoir même esquissé une quelconque lutte défensive.
Cette conclusion n’était que le dernier d’une série de coups de force par lesquels s’étaient affrontés au sein de l’armée les divers projets de restauration de l’État et de neutralisation du prolétariat. Finalement la mutinerie ouverte des parachutistes fournit le 24 novembre le prétexte légal au déclenchement d’une opération préparée depuis plusieurs mois et prête depuis des semaines. À l’aide d’une seule unité militaire d’une grande infériorité numérique, mais avec une extrême décision, l’aile modérée du M.F.A. réduisit successivement toutes les unités gauchistes ou rebelles, dont les ofciers se laissèrent arrêter sans résistance, prouvant par ce légalisme que leur gauchisme, quoique armé, n’était qu’une parodie anachronique du léninisme. Cette défaite sans combat fut également une défaite pour les travailleurs révolutionnaires, dans la mesure exacte où ils n’avaient pas su eux-mêmes émanciper leur mouvement de la tutelle de ses incompétents protecteurs, et ils passèrent avec un même irréalisme d’un excès de conance à un excès de désarroi. Toute critique abstraite de cette pusillanimité serait évidemment dérisoire, mais il faut cependant constater qu’en cessant d’être acteur dans l’histoire on ne se met pas pour autant à l’abri de ses coups : on les reçoit seulement dans un combat que l’on n’a pas choisi.
Si la révolution portugaise fut en dépit de tout, et d’abord de l’archaïsme de la domination contre laquelle elle commença, une révolution moderne, c’est qu’y fut présente et agissante l’organisation autonome sans laquelle les prolétaires ne peuvent commencer à se communiquer leurs besoins réels. Cette intervention autonome t que la lutte principale ne se déroula pas entre la conservation du passé et son changement révolutionnaire, mais entre deux conceptions générales du changement. L’une positive, effective, puisque ce sont les maîtres de la société qui la mettent quotidiennement en application, construisant avec des moyens sans cesse accrus le décor et les conditions de vie nécessaires au développement de l’économie et de l’État ; l’autre spontanée, hésitante, négative, tout d’abord sans langage et sans projet, mais portée par la lutte même contre ce qu’elle refuse à se redécouvrir comme l’ennemi historique de l’économie et de l’État. La démarcation de ces deux conceptions du changement n’a jamais atteint au Portugal une telle clarté, mais elle l’a assez approchée pour que soient mobilisées à sa rencontre toutes les ressources du brouillage spectaculaire. Le caractère moderne du mouvement révolutionnaire portugais fut ainsi moins manifeste dans ce qu’il t lui-même que dans ce que rent les forces levées contre lui.
On a pu mesurer à cette occasion les progrès accomplis dans la production de l’inconscience depuis l’époque où Rosa Luxembourg, juste avant son assassinat par la social-démocratie, découvrait dans cette représentation ouvrière retournée contre l’autonomie prolétarienne le secret des nouvelles conditions où la question centrale de la révolution ne peut plus être posée ouvertement et honnêtement par une lutte à visage découvert,l’accumulation primitive du spectacle moderne qui, ayant exproprié les hommes de toute intervention sur l’histoire, peut maintenant leur en donner à contempler la version de son choix. Les connexions internationales occultes du coup du 25 novembre (les ofciers modérés ayant hérité du soutien qui était allé tout d’abord à Spinola) eurent pour contrepartie visible, et d’autant plus visible qu’il s’agissait qu’on ne vît qu’elle, la collaboration universelle des agents de l’information et du monopole de l’apparition (politiciens, experts des mass media, etc.) qui montrèrent quelles leçons ils avaient pour leur part su tirer de 1968 en battant des records de falsication et de censure ; au point que le mouvement profond de l’autonomie ouvrière affleura à peine dans l’information, la principale arriération de la révolution portugaise, le gauchisme armé des capitaines, se voyant en revanche placée sous le meilleur éclairage. Cette Sainte-Alliance n’est bien sûr en elle-même pas plus moderne que les intérêts qu’elle sert, mais ses moyens, ses procédés et son champ d’action le sont quant à eux pleinement. Ils dénissent a contrario ce que doit faire un mouvement révolutionnaire pour rompre son isolement et trouver ses alliés. En effet l’information spectaculaire n’est pas seulement le vieux mensonge bourgeois techniquement équipé, mais un moment nécessaire dans l’édication d’une réalité qui échappe au contrôle, à la compréhension comme à la correction historique. C’est également de ce point de vue qu’il faut comprendre le choix des États modernes d’éviter, tant qu’ils le peuvent, une répression sanglante. Ils sont en effet en mesure de savoir qu’il leur faut avant tout dissimuler la ligne de démarcation que trace la guerre sociale, la réalité du choix et de l’intervention possible, empêcher que cet affrontement entre des intérêts universels concernant la totalité de la pratique sociale crève l’image-écran de l’actualité manipulée, où l’évidence des faits est toujours celle du fait accompli, et le fait accompli la reconduction de la vieillerie hiérarchique. Ainsi les commentateurs autorisés, délirant sur leurs propres mensonges, ont-ils pu parler du caractère « surréaliste » de la révolution portugaise, son déroulement devenant effectivement parfaitement incompréhensible dès lors qu’était occultée la menace prolétarienne qui déterminait l’action de tous les autres protagonistes.
Mais au Portugal même, l’effet de spectacle, la dépossession qui rend étrangère aux hommes leur propre histoire, et qui permet que ce qu’ils pensent encore avec les mots du pouvoir leur cache ce qu’ils font déjà contre lui, pesa lourdement sur le développement du mouvement autonome des travailleurs. Ceux qui auraient dû et pu combattre ce retard de la conscience, les partisans d’un programme de subversion totale, illustrèrent jusqu’à la caricature le travers révolutionnariste d’une identication contemplative au prolétariat, dont le radicalisme absolu, postulé par leur impuissance, était censé leur épargner la peine d’avoir à faire vaincre leurs perspectives. Au moment où le mouvement des assemblées était confronté à la nécessité d’inventer son propre langage pour se communiquer ce qu’il faisait et ce qu’il pouvait faire, ils n’entreprirent rien pour aider à son auto-défense contre le bombardement idéologique auquel il était soumis, depuis la falsication stalinienne jusqu’au confusionnisme gauchiste. Cette honteuse démission influa certainement sur le cours des événements, même si elle n’explique pas à elle seule que la coordination directe ébauchée par les assemblées ait été aisément noyautée et neutralisée, le mouvement se trouvant ainsi de plus en plus dépendant d’organes d’information extérieurs (Radio-Renascensa et Republica) partiellement contrôlés par les travailleurs et à tous égards plus vulnérables ; mais surtout, en ne formulant pas dans leur vérité les problèmes pratiques qu’en était arrivé à affronter le mouvement des assemblées, et qui sont ceux qui se poseront toujours à tout mouvement prolétarien, les extrémistes inactifs permirent que ce mouvement soit vaincu et disparaisse sans avoir laissé derrière lui un maximum de conclusions générales utilisables par une lutte plus consciente.
Certes ce ne sont pas les théories qui font l’histoire, et ce ne sont pas elles qui incitent les prolétaires à tenter de jeter bas une organisation sociale : celle-ci s’en charge elle-même excellemment, à défaut de quoi personne ne peut le faire à sa place. Mais une fois que des individus se lancent dans une telle entreprise, et dès lors qu’ils tentent de combattre une ignominie particulière, le fait de disposer d’une conception historique générale, pour autant qu’elle ait été elle-même conçue et formulée dans un tel but, peut grandement leur faciliter l’accès à l’intelligence de leur propre action. Et ce temps gagné peut être décisif, dans un affrontement où tout va généralement très vite. Quelle que soit cependant l’issue de la lutte, si le parti prolétarien a su y proclamer èrement ses buts et les intérêts universels en jeu, il aura remporté là une victoire considérable sur l’organisation de la passivité et de l’amnésie historique. Au contraire, s’il n’a pas afrmé clairement sa perspective autonome, il devra perdre avec le souvenir de ce qu’il a fait la conscience de ce qui était effectivement possible.
L’ampleur des tâches d’un mouvement prolétarien moderne apparut à nouveau en Espagne dans la crise sociale dont l’épuisement du franquisme et des politiques de rechange révéla la profondeur. Le mouvement des assemblées qui se généralisa entre 1976 et 1978 à travers les grèves ouvrières et marqua l’intervention autonome du prolétariat dans la guerre de succession ouverte par la mort de Franco, mouvement qui retrouvait le meilleure tradition libertaire de l’action directe dans la lutte de classe, ne parvint pourtant pas à se connaître lui-même en connaissant tous ses ennemis. Il est vrai que lui manquaient le projet d’émancipation totale et l’expérience organique qu’avait possédés au plus haut degré le mouvement libertaire avant la guerre civile. Mais il était en revanche moins enclin à la rhétorique, moins anti-intellectualiste et plus exigeant vis-à-vis des camarades-dirigeants et des « prestigieux militants ». Bref il était, pour le meilleur et pour le pire, plus moderne : sans idéologie, mais aussi sans langage et sans mémoire.
Dans un premier temps, par son existence même, le mouvement des assemblées démentit tous les menteurs qui, parlant au nom du prolétariat réduit au silence, escomptaient déjà sa soumission présumée auprès des secteurs capitalistes intéressés au changement – qui voyaient bien que le franquisme avait perdu le contrôle de la société espagnole –, se disputant seulement avec eux sur leur propre place dans une gestion rénovée. On put ainsi vérer dans les faits que la démocratie représentative, sous sa forme achevée, n’est pas une approximation mais l’exact contraire de la démocratie réelle : il faut que les hommes cessent de parler directement de leurs propres affaires pour que se mette en place, avec le monopole de la parole qui en est la condition, le spectacle politique. La construction de son mensonge passe par la destruction du milieu pratique de la vérité, où tous les problèmes de la société sont posés tels qu’ils peuvent être résolus.
Contrairement au Portugal, en Espagne le prolétariat ne prota pas d’un affaiblissement de l’État par une tentative réformiste inconsidérée. Le parti de la contre-révolution moderne – ceux qui pour rester dans l’État étaient prêts à y accepter ceux qui voulaient y entrer – avait sans doute appris quelque chose des malheurs de ses voisins : il sacria ce qui devait l’être, mais rien de plus, et sut empêcher que sa retraite se transformât en déroute, reculant pied à pied jusqu’au point où l’équilibre se rétablit, principalement en raison de la dispersion des forces prolétariennes. Cependant, devant ainsi avancer dès le début contre tout et contre tous, le mouvement des assemblées t preuve d’un esprit de décision et d’une détermination remarquables. Venant s’opposer à la modernisation de l’État au moment où les cadres post-universitaires – ici encore plus dépendants de l’État qu’ailleurs, étant donné la faiblesse du capitalisme privé – en espéraient le développement de l’appareil administratif, politique et culturel, propre à créer enn les emplois qu’ils convoitent, les luttes ouvrières suscitèrent instantanément l’hostilité farouche de tout ce personnel subalterne du contrôle social ; les staliniens, en revanche, trouvant là, comme il est normal, leurs plus fermes partisans.
L’offensive atteignit son point culminant à Vitoria (février-mars 1976). Si les grèves madrilènes de janvier avaient convaincu les patrons de la nécessité de syndicats qui contrôlent les travailleurs, la grève générale de Vitoria torpilla dénitivement le projet de rénovation stalinienne du syndicat vertical et dévoila le pacte embryonnaire entre le régime et l’opposition. Ce fut la n de la relative tolérance dont avait fait preuve le gouvernement pour rendre crédibles ses promesses de réforme. Les ouvriers de Vitoria furent mitraillés, l’opposition se chargeant d’isoler leur soulèvement. À partir de ce moment, avec l’échec de la réforme franquiste, la bourgeoisie, là où elle n’est pas liée par des intérêts vitaux aux institutions de la dictature, doit se résigner à la légalisation des partis et des syndicats ; et l’opposition s’unier pour négocier une réforme politique et un pacte social avec un nouveau gouvernement qui liquide les aspects les moins présentables de l’héritage franquiste et prépare des élections.
Aucun aménagement politique ne pouvait bien sûr satisfaire réellement un mouvement qui était une critique en actes de la politique, et de toute représentation séparée. Mais pour unier ses forces il devait maintenant unier ses revendications, les résumer par un mot d’ordre simple qui contienne le dépassement des luttes éparses, leur donner la forme d’un objectif général dans lequel l’ensemble des travailleurs puisse reconnaître un besoin essentiel, pour en imposer la satisfaction. An de se battre véritablement pour elles-mêmes, les assemblées devaient de battre contre l’opposition, tirer toutes les conséquences de ce qu’elles avaient appris dans la lutte et traiter la bureaucratie politico-syndicale en ennemie, au même titre que le franquisme. « Ou les assemblées ou les syndicats », telle était l’alternative que posèrent les prolétaires les plus conscients, et c’était bien là la nécessité tactique qui concentrait en elle l’unication possible dans un projet révolutionnaire cohérent. La nécessité de l’auto-organisation était vivement ressentie, et les syndicats furent tout d’abord largement boycottés, mais la coordination ne dépassa presque jamais, de façon durable, un cadre local. L’absence d’un courant assembléiste organisé s’exprimant en tant que tel et reformulant clairement la critique des syndicats qui était dans toutes les têtes, contribua à ce que la dispersion et la confusion s’installent. Et les grèves de l’automne 1976, pourtant plus organisées et plus dures, n’aboutirent qu’à la manifestation du 12 novembre, où, en échange de la possibilité d’exprimer leur enthousiasme combatif, les travailleurs acceptèrent la direction des bureaucraties syndicales, la démonstration anti-franquiste devenant ainsi une démonstration de discipline syndicale. Le retard de la conscience pris à partir de là ne devait plus se rattraper, ce qui n’avait pas su se rendre visible étant de mieux en mieux refoulé par l’organisation des apparences démocratiques. Le mouvement des assemblées avait laissé passer ce moment décisif où une initiative hardie peut bouleverser complètement l’ordre des données, faire que les conditions soient désormais changées pour tous, parce que la perspective révolutionnaire devient tangible et oblige chacun à se déterminer par rapport à elle.
Ce n’est pas ici le lieu d’analyser en détail le mécanisme de la défaite qui s’ensuivit, ni ses principaux résultats. Mais il nous faut en revanche discerner comment agirent les forces modernes de la contre-révolution, que l’on avait déjà vues à l’œuvre au Portugal.
En fait les hommes ne se mettent jamais durablement en mouvement pour abattre une organisation sociale par simple détestation de ce qui existe : il faut que d’une manière ou d’une autre ils possèdent une conception positive de la vie qu’ils veulent vivre. C’est ce qu’a possédé l’ancien mouvement ouvrier révolutionnaire, surtout dans sa fraction anarchiste, qui est justement celle qui a mené le plus loin, lors de la révolution espagnole de 1936, la liquidation de l’ancien ordre des choses. Cette conception positive, les prolétaires peuvent bien sûr l’acquérir dans la lutte même, la communauté qui en est le moyen dessinant les contours du but. Mais encore faut-il que les valeurs pratiques ainsi produites se transmettent dans un langage autonome et s’unient dans un projet historique.
Les divers succès dont en ces années quatre-vingt la propagande des marchandises et des États nous entretient complaisamment – succès qui se rejoignent tous dans l’approfondissement de la séparation et l’équipement surabondant de la passivité – ont été permis par un succès plus profond dont, en revanche, elle ne peut strictement rien dire, et qu’elle ne peut même pas mentionner : le refoulement et l’occultation du projet d’activité historique supérieure qui était le contenu latent des mouvements prolétariens de l’après-1968. La cristallisation d’un projet collectif uniant les besoins révolutionnaires de l’époque a toujours été une tâche de longue haleine, mais elle est aujourd’hui d’autant plus difcile que les contributions, théoriques ou pratiques, à sa formulation sont d’emblée confrontées à la puissance de falsication et d’occultation sans précédent acquise par la société de classes. Non seulement celle-ci parvient en temps normal à ce qu’aucun problème ne soit posé et débattu socialement dans ses termes véridiques, mais quand cela arrive – et il n’y faut rien de moins qu’un mouvement révolutionnaire – elle parvient à en empêcher une reconnaissance exacte, ou à la faire oublier très vite.
Le mouvement des assemblées en Espagne avait posé dans sa simple vérité la question d’une liquidation historique du franquisme qui renoue véritablement avec la volonté d’émancipation révolutionnaire qui avait été si marquée dans ce pays : cette liquidation ne pouvait à l’évidence être effective et irréversible qu’avec l’abolition de la domination de classe que les politiciens de l’opposition aspiraient à servir, et des moyens étatiques dont ils espéraient hériter pour cela. À défaut de quoi on verrait à nouveau une de ces monstruosités hybrides que produit spontanément un système d’oppression qui ne sait décourager la critique qu’en devenant toujours plusinnommable. Cet enjeu est passé à peu près inaperçu, dans une Europe où depuis presque quarante ans la fausse conscience de gauche se défoulait hypocritement sur le franquisme, et plus encore sur l’image qu’il lui convenait de s’en faire, de tout ce qu’elle ne combattait pas chez elle. Et en Espagne même, la vérité dont était porteur le mouvement des assemblées n’a pas réussi à s’imposer assez irréversiblement pour fournir une base pratique au jugement du monde que doivent entreprendre ceux qui le combattent. L’ersatz de démocratie mis en place en Espagne est certes un mensonge particulièrement grossier et répugnant, avec son roi, ses policiers et ses militaires franquistes, ses staliniens et ses socialistes gouvernant sous la tutelle militaire comme quand ils étaient ministres de Primo de Rivera ; mais, selon le principe qui régit l’ensemble des réalités produites par le système spectaculaire, il n’est pas tant fait pour être cru que pour occuper tout le terrain de l’expression sociale. Et pour être ainsi admis faute de comparaison possible, comme n’importe quelle nourriture falsifée. C’est alors la vérité qui devient une extravagance et un scandale. Elle est amère, il faut la cracher : le cinquantième anniversaire de la révolution de 1936 pourra être tranquillement commémoré par tous ses vainqueurs réconciliés, ce qui avait été tenté là n’a désormais plus de sens pour les citoyens satisfaits de la néo-démocratie, de même que leur sont parfaitement étrangères les qualités traditionnellement reconnues au peuple espagnol : fierté, indépendance ou courage.
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