Le point de fuite du système, c'est le crédit, c'est lui qui ouvrait les perspectives, les rallonge, les étend.

Les années 80 sont le point de fuite final du système: le spectaculaire intégré. Ses images, son décor, sont celles où il s'auto-absolutise dans sa niche, TON CERVEAU.
Pas d'autre chemin possible pour le capital, sa survie augmentée de bulle en bulle: le chibre de la bêtise, la puissance rapace, piratage sans partage, aura ramonné la réalité jusqu'au tréfonds.
on a tout bouffé, on s'est bâfré, d'excuses, de riens, de déviations, tout pour rien.
Il n'y a plus de perspective pour le système: le point de fuite est épuisé. La représentation est abolie et le spectacle s'écroule, des lambeaux d'habitudes charrient les tenaces relations, appauvris,
désormais même les requins balancent.
LES GENDRES ROUGES

dimanche 18 septembre 2011

M.Antonioli, ‘Usages et conséquences politiques du discours sur la crise: un regard sur les années 1980"


"Années d’hiver" : un Guattari vous manque et tout est dépeuplé

Source : article XI

Ce matin, à l’heure où blanchissait la campagne, je parcourais un texte limpide de Félix Guattari datant de 1981 et intitulé Contre le racisme à la française. Une perle de concision, ni hermétique ni anachronique, un texte qui résonne encore d’une justesse sans appel. Et, pour être franc, le relisant admirativement, je ne savais pas si je devais en rire ou en pleurer. Mitigé, que j’étais. D’un côté, le plaisir précieux de parcourir un texte intelligent, humain et rentre-dedans. De l’autre, l’impression que l’intelligence ici mise en branle n’avait servi à rien. Que notre monde n’avait pas su éviter, malgré les cris d’alerte, ces écueils qui déjà surnageaient à l’orée des années 1980, qu’il les avait au contraire aggravés jusqu’à la nausée.
Tiens, ce passage ci-dessous, par exemple. Qui pour en contester la cruelle actualité, 28 ans plus tard ?
Où veut-on en venir ? Dans quelle société de merde est-on en train de nous précipiter ? Le sort actuel des jeunes maghrébins de la seconde génération est, à cet égard, exemplaire. Nés en France ou y vivant depuis leur enfance, ils sont aujourd’hui un million cinq cent mille à être pris pour cible non seulement par les flics en uniforme, mais aussi par les flics miniatures implantés dans la tête de tout un bon peuple en mal de sécurité. Inutile de leur mettre des étoiles jaunes, on les détecte au premier regard, au Feeling. Objets de haine et de fascination, l’inconscient collectif les a relégués dans ses zones d’ombre les plus inquiétantes. Ils incarnent tous les maléfices de notre société, toutes les incertitudes de la situation présente. […]

Il n’est évidemment pas question [pour l’inconscient collectif] de réaliser que leur "disponibilité" apparente et, pour quelques-uns, leur délinquance résultent principalement de leur exclusion sociale, du chômage et de la nécessité, fréquente pour nombre d’entre eux, d’échapper au quadrillage territorial. Il est toujours plus facile de criminaliser les victimes et de fantasmer sur leur dos que de faire face aux réalités !
Dans quelle société de merde est-on en train de nous précipiter ? La question plus que jamais se pose. Et j’ai comme l’impression que ce bon Félix n’aurait pas vraiment frémi d’enthousiasme en observant ce que trament actuellement nos tristes bretteurs identitaires, qu’ils soient pseudo-journalistes, pseudo-intellectuels, politiques, voire même simples citoyens [1].
Son constat est tellement adapté à notre quotidien médiatico-politique qu’on en reste rêveur. Il est toujours plus facile de criminaliser les victimes et de fantasmer sur leur dos que de faire face aux réalités ! : un quart de siècle avant les hordes sarkozystes, le même ver était dans le même fruit. Et Guattari ne se contentait pas de le scruter avec dégout, il le mettait en pleine lumière, l’exposait aux regards.
Il faut croire que trop de regards se sont détournés.
Ce texte provient d’un recueil d’articles du philosophe et psychanalyste français que l’excellente maison d’édition Les Prairies Ordinaires vient de publier sous le titre Les Années d’hiver, 1980-1985. Je ne te cacherais pas mon enthousiasme : la grande majorité de l’ouvrage décape terriblement. Il a beau être constitué de textes consacrés à ces connasses d’années 1980, barbares et stupides, envahies par les huiles goudronneuses du reaganisme et du thatchérisme, cela n’empêche rien, on dirait qu’il a été spécialement écrit pour notre temps.
François Cusset évoque en introduction « la simple stupéfaction que suscitent ces quelques textes, de mise au point ou de circonstance : la stupéfaction de leur pleine actualité (…). » On agrée.
Tiens, regarde, j’ouvre l’ouvrage au hasard, autre article, et paf : « Le Pen n’est qu’une tête chercheuse, un ballon d’essai vers d’autres formules qui risquent d’être beaucoup plus épouvantables. » Mhhh. F4 ? Touché. Coulé.
Et plus loin : « Ensuite la crise. L’immense machination, là aussi, pour serrer toujours plus étroitement, à la limite de l’étranglement, les crans de l’assujettissement et de la ’disciplinarisation’. » Un simple copié-collé temporel et l’on n’y voit que du feu.
Une autre citation, plus substantielle, histoire d’enfoncer le clou ? Ok :
C’est la notion même de "tendance profonde" qu’il convient ici de réexaminer. Elle n’est nullement scientifique ; elle n’est fondée que sur une conception conservatrice de la société. En fait, cette opinion qu’on prétend extraire des sondages et des jeux télévisés électoraux n’est émise que par des individus isolés, "sérialisés", qui ont été confrontés, par surprise, à une "matière à option" préfabriquée. Le choix qui leur est proposé - tel celui des chiens de Pavlov - est toujours passif, non élaboré, non problématique et, par conséquent, toujours biaisé. "C’est lequel des deux que tu préfères ?" (…) "On te présente deux paquets de super-lessive, etc." Mais quand pourrons-nous enfin imposer un autre genre de choix ? [2]
Limpide et troublant. Ce qu’il diagnostique ici, derechef, c’est les prémices de l’enlisement démocratico-médiatique actuel, les premières banderilles. Celles qui depuis se sont multipliées. Les chiens de Pavlov sont devenus rats, on macère dans l’insignifiant glauque.
On pourrait voir dans ce recueil qui multiplie les pistes (et pas seulement négatives) la désillusion d’un intellectuel de gauche confronté à la déréliction des années Mitterrand, son dégoût face à la persistance d’un hiver tenace, interminable. On pourrait se contenter de rendre justice au caractère acéré et prophétique de ses chroniques [3]. Mais ce n’est pas là que je veux en venir, ou pas que.
En parcourant ce livre, autre chose me trottait dans la tête. À force de me répéter, au fil des pages, Tiens, voilà longtemps que je n’ai pas lu des analyses aussi pertinentes sur le temps présent, j’ai fini par réaliser qu’il était rudement inquiétant de devoir lire des chroniques datées de plus de 15 ans pour pister sa propre époque. Et que si ces chroniques me semblaient si pertinentes, c’est que personne ne semblait avoir pris la relève. Que personne ne les écrivait, aujourd’hui, avec une force comparable. Sale constat [4].
Bien sûr, j’ai conscience que depuis un bail on a souvent hurlé à la Trahison des clercs, Benda revival, parfois dans le vent. Il n’empêche. En des temps qui demanderaient une réponse tranchante et cinglante aux funestes inclinaisons du pouvoir en place, on n’observe en réaction qu’un silence lénifiant, gluant, comme une veillée funèbre où l’on aurait remplacé le Requiem de Mozart par le dernier tube de Britney Spears. Plus on s’enfonce dans le crétinisme global, moins les voix discordantes portent. Faute de relais, de postulants, d’imagination. Il n’y a pas que Guattari qui manque, il y a aussi Deleuze, Bourdieu, Sartre, Camus, Foucault, Hocquenghem etc. Des voix faillibles, certes, mais ambitieuses et toujours indisciplinées.
Parlant des années 1980, Guattari affirme en introduction des Années d’hiver que bientôt on jugera « ces dernières années comme ayant été les plus stupides et les plus barbares depuis bien longtemps ». Là-dessus, je me permets de le contredire (ô combien respectueusement) : on a fait bien pire depuis. On barbote même en pleine régression barbare. Qui le dira à haute et intelligible voix ?

Notes

[1] Vidéo dégottée via CSP.
[2] Tiré d’une chronique intitulée À propos de Dreux, 1983.
[3] En passant, sache je n’évoque pas celles - nombreuses - qui sont consacrées à des sujets artistiques ou purement philosophiques/psychanalytiques, je ne veux pas me disperser. Mais elles valent itou le détour, ton libraire devrait pouvoir contenter ta curiosité.
[4]
Cette impression de désert de la pensée contemporaine - personne à l’aune d’un Félix Guattari - , je l’avais également en parcourant un autre ouvrage consacré (en partie) à Guattari. Gilles Deleuze, Félix Guattari, biographie croisée (édité en poche à La découverte), est un livre mastoc. Un travail de recherche gargantuesque, un éventail d’analyse impressionnant, entre faits biographiques, investigations philosophiques de haute tenue - lesquelles me sont restées souvent hermétiques, je dois te l’avouer… - et capacité réjouissante à faire revivre les débats d’un autre temps, quand ceux qui se disaient intellectuels faisaient feu de tout bois.
À suivre l’itinéraire de Deleuze et Guattari, leurs engagements, leurs emportements publics, on reste un peu hébété, jaloux de ne pas/plus les compter parmi nous.
Prend Guattari, par exemple. Tu connais sûrement son investissement enthousiaste dans l’élaboration de nouvelles formes de traitements des troubles mentaux, son dévouement à ses patients et ce qu’il tenta de faire dans cette clinique de La Borde où il s’investit tant. Tu sais sans doute qu’il flirta parfois avec les thèses de l’anti-psychiatrie et a cherché à renouveler l’approche de la folie, notamment en créant le CERFI (Centre d’Etudes, de Recherches et de Formations Institutionnelles) et en lançant la revue Recherches (qui publia notamment le célèbre numéro interdit : 3 milliards de pervers. La grande encyclopédie des homosexualités). Tu connais aussi, à l’évidence, cette œuvre protéiforme et virevoltante qu’il élabora en compagnie de Deleuze (notamment : L’anti-oedipe & Mille Plateaux).
Par contre, tu es peut-être moins au fait du parcours engagé de Guattari, depuis ses premières armes contre la guerre d’Algérie avec La Voie Communiste à ses nombreuses interventions en faveur des autonomes italiens ou allemands réfugiés en France (« Il n’est bien entendu pas question d’accepter passivement que la France se plie à un quelconque chantage concernant les demandes d’extradition italienne. L’Europe des libertés, pourquoi pas ! L’Europe de la répression, merci, on a déjà donné ! », écrit-il en 1984), en passant par sa participation à la création de Radio Tomate, ancêtre de FPP, son soutien aux luttes palestiniennes dès 1976 ou son étrange ralliement à la candidature Coluche (1981).
Et pourtant, Guattari concilia ces deux éléments, œuvre psychiatrique/philosophique & engagement dans les problèmes de son temps, avec une constance admirable. L’un n’allait pas sans l’autre et vice-versa. Refaire son parcours en détail ici n’aurait pas de sens (rapide résumé sur Multitude, ici). Insister sur l’état d’esprit qui l’animait est par contre nécessaire : ouvert et vindicatif, ne gardant de 68 que le meilleur, Guattari s’est fourvoyé parfois, mais il a toujours cherché, inlassablement, à dépasser les pesanteurs. Gilles Deleuze, Félix Guattari, biographie croisée, te met le nez dans ça, dans une époque où l’intellectuel discordant pouvait faire entendre sa voix et ne s’en privait pas, décryptant le politique sans garde-barrières.
De là, il est aisé de rebondir sur Deleuze, l’homme à la plus belle voix du monde. Celui qui ouvrit le feu sur les Nouveaux Philosophes (BHL, Glucksmann…) et leur « travail de cochon », se fit molester par les flics lors de manifs contre l’extradition d’autonomes, se réjouit tout haut de 68 - même 20 ans après - , continua à sa manière à mêler immersion dans son temps et rejet absolu de ses valeurs lénifiantes.
Deleuze, Guattari
Ces deux-là réinventèrent la philosophie et la psychanalyse, renouvelant les outils et les approches dans un maelstrom jouissif.
Mais ils ne se contentèrent pas de ça. Ils ont surtout vécu leur époque dans le même état d’esprit, farouchement non conformistes, toujours à l’affut d’un dépassement, d’un nouvel agencement, d’un développement du rhizome collectif dans une direction moins fermée.
(La régie me signale que je viens de battre le concours de la note de bas de page la plus longue de l’histoire d’Article11. Mission accomplie. Je retourne à l’article en lui-même.)

mercredi 22 juin 2011

EDN 90: ADRESSE A TOUS CEUX QUI NE VEULENT PAS GERER LES NUISANCES MAIS LES SUPPRIMER

ENCYCLOPEDIE DES NUISANCES
ADRESSE
A TOUS CEUX QUI NE VEULENT PAS GERER LES NUISANCES
MAIS LES SUPPRIMER
74, rue de Menilmontant 75020 PARIS

"Quatorze grands groupes industriels viennent de créer Entreprises pour l'environnement, une association destinée à favoriser leurs actions communes dans le domaine de l'environnement, mais aussi à défendre leur point de vue. Le président de l'association est le P.D.G. de Rhône-Poulenc, Jean-René Fourtou. (...) Les sociétés fondatrices, dont la plupart opèrent dans des secteurs très polluants, dépensent déjà au total pour l'environnement plus de 10 milliards de Francs par an, a rappelé Jean-René Fourtou. Il a d'autre part souligné que l'Association comptait agir comme lobby auprès des autorités tant francaises qu'européennes, notamment pour l'élaboration des normes et de la législation sur l'environnement."
Libération, 18 mars 1992

"Bien que la prospérite économique soit en un sens incompatible avec la protection de la nature, notre première tâche doit consister à oeuvrer durement afin d'harmoniser l'une à l'autre"
 
Shigeru Ishimoto (premier ministre japonais), Le Monde Diplomatique, mars 1989

"...comme l'environnement ne donne pas lieu à des échanges marchands, aucun mécanisme ne s'oppose à sa destruction. Pour perpétuer le concept de rationalité économique, il faut donc chercher à donner un prix à l'environnement, c'est à dire traduire sa valeur en termes monétaires."
Herve Kempf, L'économie à l'épreuve de l'écologie, 1991

Une chose est au moins acquise a notre époque: elle ne pourrira pas en paix. Les résultats de son inconscience se sont accumulés jusqu'à mettre en péril cette sécurité matérielle dont la conquête était sa seule justification. Quant à ce qui concerne la vie proprement dite (moeurs, communication, sensibilité, création), elle n'avait visiblement apporté que décomposition et régression. Toute société est d'abord, en tant qu'organisation de la survie collective, une forme d'appropriation de la nature. A travers la crise actuelle de l'usage de la nature, à nouveau se pose, et cette fois universellement, la question sociale. Faute d'avoir été résolue avant que les moyens matériels, scientifiques et techniques, ne permettent d'altérer fondamentalement les conditions de la vie, elle réapparait avec la nécessité vitale de mettre en cause les hiérarchies irresponsables qui monopolisent ces moyens matériels.
Pour parer à cela, les maîtres de la société se sont decidés a décréter eux-mêmes l'état d'urgence écologique. Que cherche leur catastrophisme intéressé, en noircissant le tableau d'un désastre hypothétique, et tenant des discours d'autant plus alarmistes qu'il s'agit de problèmes sur lesquels les populations atomisées n'ont aucun moyen d'action direct, sinon à occulter le désastre réel, sur lequel il n'est nul besoin d'être physicien, climatologue ou démographe pour se prononcer? Car chacun peut constater l'appauvrissement constant du monde des hommes par l'économie moderne, qui se développe dans tous les domaines aux dépens de la vie: elle en détruit par ses dévastations les bases biologiques, soumet tout l'espace-temps social aux nécessités policières de son fonctionnement, et remplace chaque réalite autrefois couramment accessible par un ersatz dont la teneur en authenticité résiduelle est proportionnelle au prix (inutile de créer des magasins réservés a la nomenklatura, le marché s'en charge).
Au moment où les gestionnaires de la production découvrent dans la nocivité de ses résultats la fragilité de leur monde, ils en tirent ainsi argument pour se présenter, avec la caution de leurs experts, en sauveurs. L'état d'urgence écologique est à la fois une économie de guerre, qui mobilise la production au service d'intérêts communs définis par l'Etat, et une guerre de l'économie contre la menace de mouvements de protestation qui en viennent à la critiquer sans detour.
La propagande des décideurs de l'Etat et de l'industrie présente comme seule perspective de salut la poursuite du développement économique, corrigé par les mesures qu'impose la défense de la survie: gestion régulée des "ressources", investissements pour économiser la nature, la transformer intégralement en matière à gestion économique, depuis l'eau du sous-sol jusqu'à l'ozone de l'atmosphère.
La domination ne cesse évidemment pas de perfectionner à toutes fins utiles ses moyens répressifs: à "Cigaville", decor urbain construit en Dordogne apres 1968 pour l'entraînement des gendarmes mobiles, on simule désormais sur les routes avoisinantes "de fausses attaques de commandos anti-nucléaires"; à la centrale nucléaire de Belleville, c'est la simulation d'un accident grave qui doit former les responsables aux techniques de manipulation de l'information. Mais le personnel affecté au contrôle social s'emploie surtout a prevenir tout développement de la critique des nuisances en une critique de l'économie qui les engendre. On prêche la discipline aux armées de la consommation, comme si c'etait nos fastueuses extravagances qui avaient rompu l'équilibre écologique, et non l'absurdité de la production marchande imposée, on prône un nouveau civisme, selon lequel chacun serait responsable de la gestion des nuisances, dans une parfaite égalite démocratique: du pollueur de base, qui libère des CFC chaque matin en se rasant, à l'industriel de la chimie... Et l'idéologie survivaliste ("Tous unis pour sauver la Terre, ou la Loire, ou les bébés phoques") sert à inculquer le genre de "réalisme" et de "sens des responsabilités" qui amène à prendre en charge les effets de l'inconscience des experts, et ainsi à relayer la domination en lui fournissant sur le terrain oppositions dites constructives et aménagements de détail.
La censure de la critique sociale latente dans la lutte contre les nuisances a pour principal agent l'écologisme: l'illusion selon laquelle on pourrait efficacement réfuter les résultats du travail aliéné sans s'en prendre au travail lui-même et à toute la société fondée sur l'exploitation du travail. Quand tous les hommes d'Etat deviennent écologistes, les écologistes se déclarent sans hésitation étatistes. Ils n'ont pas vraiment changé, depuis leurs vélléites "alternatives" des années soixante-dix. Mais maintenant on leur offre partout des postes, des fonctions, des crédits, et ils ne voient aucune raison de les refuser, tant il est vrai qu'ils n'ont jamais réellement rompu avec la déraison dominante.
Les écologistes sont sur le terrain de la lutte contre les nuisances ce qu'étaient, sur celui des luttes ouvrieres, les syndicalistes: des intermédiaires intéressés à conserver les contradictions dont ils assurent la régulation, des négociateurs voués au marchandage (la révision des normes et des taux de nocivité remplacant les pourcentages des hausses de salaire), des défenseurs du quantitatif au moment où le calcul économique s'étend à de nouveaux domaines (l'air, l'eau, les embryons humains ou la sociabilité de synthèse); bref, les nouveaux courtiers d'un assujettissement a l'économie dont le prix doit maintenant intégrer le coût d'un "environnement de qualité".On voit dejà se mettre en place, cogérée par les experts "verts", une redistribution du territoire entre zones sacrifi"es et zones protégées, une division spatiale qui rêglera l'accès hiérarchisé à la marchandise-nature. Quant a la radioactivité, il y en aura pour tout le monde.
Dire de la pratique des écologistes qu'elle est réformiste serait encore lui faire trop d'honneur, car elle s'inscrit directement et déliberement dans la logique de la domination capitaliste, qui étend sans cesse, par ses destructions mêmes, le terrain de son exercice. Dans cette production cyclique des maux et de leurs remèdes aggravants, l'écologisme n'aura été que l'armée de réserve d'une époque de bureaucratisation, ou la "rationalitéé est toujours définie loin des individus concernés et de toute connaissance réaliste, avec les catastrophes renouvelées que cela implique.
Les exemples récents ne manquent pas qui montrent à quelle vitesse s'installe cette gestion des nuisances intégrant l'écologisme. Sans même parler des multinationales de la "protection de la nature" comme le World Wildlife Fund et Greenpeace, des "Amis de la Terre" largement financés par le secrétariat d'Etat à l'environnement, ou des Verts à la Waechter acoquinés avec la Lyonnaise des eaux pour l'exploitation du marché de l'assainissement, on voit toutes sortes de demi-opposants aux nuisances, qui s'en étaient tenus à une critique technique et refoulaient la critique sociale, cooptés par les instances étatiques de contrôle et de régulation, quand ce n'est pas par l'industrie de la dépollution. Ainsi un "laboratoire independant" comme la CRII-RAD, fond" apres Tchernobyl - indépendant de l'Etat mais pas des institutions locales et régionales -, s'était donné pour seul but de "défendre les consommateurs" en comptabilisant leurs becquerels. Une telle "défense" n"o-syndicale du métier de consommateur - le dernier des métiers - revient à ne pas attaquer la dépossession qui, privant les individus de tout pouvoir de décision sur la production de leurs conditions d'existence, garantit qu'ils devront continuer à supporter ce qui a été choisi par d'autres, et à dépendre de spécialistes incontrôlables pour en connaître, ou non, la nocivité. C'est donc sans surprise que l'on apprend maintenant la nomination de la présidente de la CRII-RAD, Michèle Rivasi, a l'Agence nationale pour la qualité de l'air, ou son indépendance pourra s'accomplir au service de celle de l'Etat. On a aussi vu les experts timidement anti-nucléaires du GSIEN, à force de croire scientifique de ne pas se prononcer radicalement contre le délire nucléariste, cautionner le redemarrage de la centrale de Fessenheim avant qu'un nouveau rejet "accidentel" de radioactivité ne vienne, peu après, apporter la contre-expertise de leur réalisme; ou encore les boys-scouts de "Robin des bois", bien decidés à grimper dans le "partenariat", s'associer à un industriel pour la production de "déchets propres", et d"fendre le projet "Géofix" de poubelle chimique dans les Alpes de Haute-Provence.
Le résultat de cette intense activité de toilettage est entièrement prévisible: une "dépollution" sur le modèle de ce que fut "l'extinction du paupérisme" par l'abondance marchande (camouflage de la misère visible, appauvrissement réel de la vie); les coûteux donc profitables palliatifs successivement appliqués à des dégâts antérieurs panachant les destructions - qui bien sûr continuent et continueront - de reconstructions fragmentaires et d'assainissements partiels. Certaines nuisances homologuées comme telles par les experts seront effectivement prises en charge, dans la mesure exacte où leur traitement constituera une activite économique rentable. D'autres, en général les plus graves, continueront leur existence clandestine, hors-norme, comme les faibles doses de radiations ou ces manipulations génétiques dont on sait qu'elles nous preparent les Sidas de demain. Enfin et surtout, le développement prolifique d'une nouvelle bureaucratie chargée du contrôle écologique ne fera, sous couvert de rationalisation, qu'approfondir cette irrationalité qui explique toutes les autres, de la corruption ordinaire aux catastrophes extraorinaires: la division de la société en dirigeants spécialistes de la survie et en "consommateurs" ignorants et impuissants de cette survie, dernier visage de la société de classes. Malheureux ceux qui ont besoin d'honnêtes spécialistes et de dirigeants éclairés!
Ce n'est donc pas une espèce de purisme extrémiste, et moins encore de "politique du pire", qui invite à se démarquer violemment de tous les amenageurs écologistes de l'économie: c'est simplement le réalisme sur le devenir nécessaire de tout cela. Le développement conséquent de la lutte contre les nuisances exige de clarifier, par autant de dénonciations exemplaires qu'il faudra, l'opposition entre les écolocrates - ceux qui tirent du pouvoir de la crise écologique - et ceux qui n'ont pas d'interêts distincts de l'ensemble des individus dépossédés, ni du mouvement qui peut les mettre en mesure de supprimer les nuisances par le "démantelement raisonné de toute production marchande". Si ceux qui veulent supprimer les nuisances sont forcément sur le meme terrain que ceux qui veulent les gérer, ils doivent y être presents en ennemis, sous peine d'en être reduits à faire de la figuration sous les projecteurs des metteurs en scène de l'aménagement du territoire. Ils ne peuvent réellement occuper ce terrain, c'est àdire trouver les moyens de le transformer, qu'en affirmant sans concession la critique sociale des nuisances et de leurs gestionnaires, installés ou postulants.
Le chemin qui mène de la mise en cause des hiérarchies irresponsables à l'instauration d'un contrôle social maîtrisant en pleine conscience les moyens matériels et techniques, ce chemin passe par une critique unitaire des nuisances, et donc par la redécouverte de tous les anciens points d'application de la révolte: le travail salarié, dont les produits socialement nocifs ont pour pendant l'effet destructeur sur les salariés eux-mêmes, tel qu'il ne peut être supporté qu'à grand renfort de tranquillisants et de drogues en tout genre; la colonisation de toute la communication par le spectacle, puisqu'à la falsification des réalites doit correspondre celle de leur expression sociale; le développement technologique, qui développe exclusivement, aux dépens de toute autonomie individuelle ou collective, l'assujetissement à un pouvoir toujours plus concentré; la production marchande comme production de nuisances, et enfin "l'Etat comme nuisance absolue, contrôlant cette production et en aménageant la perception, en programmant les seuils de tolérance".
Le destin de l'écologisme devrait l'avoir demontré aux plus naïfs: l'on ne peut mener une lutte réelle contre quoi que ce soit en acceptant les séparations de la société dominante. L'aggravation de la crise de la survie et les mouvements de refus qu'elle suscite pousse une fraction du personnel technico-scientifique à cesser de s'identifier à la fuite en avant insensée du renouvellement technologique. Parmi ceux qui vont ainsi se rapprocher d'un point de vue critique, beaucoup sans doute, suivant leur pente socio-professionnelle, chercheront à recycler dans une contestation "raisonnable" leur statut d'experts, et donc à faire prévaloir une dénonciation parcellaire de la déraison au pouvoir, s'attachant à ses aspects purement techniques, c'est à dire qui peuvent paraître tels. Contre une critique encore séparée et spécialisée des nuisances, défendre les simples exigences unitaires de la critique sociale n'est pas seulement réaffirmer, comme but total, qu'il ne s'agit pas de changer les experts au pouvoir mais d'abolir les conditions qui rendent nécessaires les experts et la spécialisation du pouvoir; c'est également un impératif tactique, pour une lutte qui ne peut parler le langage des spécialistes si elle veut trouver ses alliés en s'adressant a tous ceux qui n'ont aucun pouvoir en tant que spécialiste de quoi que ce soit.
De même qu'on opposait et qu'on oppose toujours aux revendications des salariés un interêt général de l'économie, de même les planificateurs de l'ordure et autres docteurs ès poubelles ne manquent pas de dénoncer l'egoïsme borné et irresponsable de ceux qui s'élevent contre une nuisance locale (déchets, autoroute, TGV, etc.) sans vouloir considérer qu'il faut bien la mettre quelque part. La seule réponse digne d'un tel chantage à l'intérêt général consiste évidemment à affirmer que quand on ne veut de nuisances nulle part il faut bien commencer à les refuser exemplairement là où on est. Et en conséquence à préparer l'unification des luttes contre les nuisances en sachant exprimer les raisons universelles de toute protestation particulière. Que des individus n'invoquant aucune qualification ni specialité, ne représentant qu'eux-mêmes, prennent la liberté de s'associer pour proclamer et mettre en pratique leur jugement du monde, voilà qui paraîtra peu réaliste à une époque paralysée par l'isolement et le sentiment de fatalité qu'il suscite. Pourtant, à côté de tant de pseudo-événements fabriqués a la chaîne, il est un fait qui s'entête à ridiculiser les calculs d'en haut comme le cynisme d'en bas: toutes les aspirations à une vie libre et tous les besoins humains, à commencer par les plus élementaires, convergent vers l'urgence historique de mettre un terme aux ravages de la démence économique. Dans cette immense réserve de révolte, seul peut puiser un total irrespect pour les risibles ou ignobles nécessités que se reconnaît la société présente.
Ceux qui, dans un conflit particulier, n'entendent de toute facon pas s'arrêter aux résultats partiels de leur protestation, doivent la considérer comme un moment de l'auto-organisation des individus dépossedés pour un mouvement anti-étatique et anti-économique général: c'est cette ambition qui leur servira de critère et d'axe de référence pour juger et condamner, adopter ou rejeter tel ou tel moyen de lutte contre les nuisances. Doit être soutenu tout ce qui favorise l'appropriation directe, par les individus associés, de leur activité, à commencer par leur activité critique contre tel ou tel aspect de la production de nuisances; doit être combattu tout ce qui contribue à les déposséder des premiers moments de leur lutte, et donc à les renforcer dans la passivité et l'isolement. Comment ce qui perpetue le vieux mensonge de la représentation séparée, des répresentants incontrôlés ou des porte-parole abusifs, pourrait-il servir la lutte des individus pour mettre sous leur contrôle leurs conditions d'existence, en un mot pour réaliser la démocratie? La dépossession est reconduite et enterinée, non seulement bien sûr par l'électoralisme, mais aussi par l'illusoire recherche de "l'efficacité médiatique, qui, transformant les individus en spectateurs d'une cause dont ils ne contrôlent plus ni la formulation ni l'extension, en fait la masse de manoeuvre de divers lobbies, plus ou moins concurrents pour manipuler l'image de la protestation.
Il faut donc traiter en récuperateurs tous ceux dont le prétendu réalisme sert à faire avorter, par l'organisation du vacarme médiatique, les tentatives d'exprimer directement, sans intermédiaires ni caution de spécialistes, le degoût et la colère que suscitent les calamités d'un mode de production (voir comment Vergès s'emploie, par sa seule presence d'avocat de toutes les causes douteuses, à discréditer la protestation des habitantes de Montchanin; ou encore, à une toute autre echelle, comment l'ignominie du moderne "racket de l'émotion" s'empare des "enfants de Tchernobyl" pour en faire matière à Téléthon). De même, alors que l'Etat ouvre aux contestations locales, pour qu'elles s'y perdent, le terrain des procédures juridiques et des mesures administratives, il faut dénoncer l'illusion d'une victoire assurée par les avocats et les experts: à cette fin il suffit de rappeler qu'un conflit de ce genre n'est pas tranché en fonction du droit mais d'un rapport de forces extra-juridique, comme le montrent à la fois la construction du pont de l'Île de Ré, malgré plusieurs jugements contraires, et l'abandon de la centrale nucléaire de Plogoff, qui n'a été le résultat d'aucune procédure legale.
Les moyens doivent varier avec les occasions, étant entendu que tous les moyens sont bons qui combattent l'apathie devant la fatalité économique et répandent le goût d'intervenir sur le sort qui nous est fait. Si les mouvements contre les nuisances sont en France encore très faibles, ils n'en sont pas moins le seul terrain pratique où l'existence sociale revient en discussion. Les décideurs de l'Etat sont quant à eux bien conscients du danger que cela représente, pour une société dont les raisons officielles ne souffrent d'être examinées. Parallèlement à la neutralisation par la confusion médiatique et à l'intégration des leaders écologistes, ils se préoccupent de ne pas laisser un conflit particulier se transformer en abcès de fixation, qui fournirait à la contestation un pôle d'unification en même temps qu'un lieu materiel de rassemblement et de communication critique. Ainsi le "gel" de toute décision concernant les sites de depôt de déchets radioactifs comme l'aménagement du bassin de la Loire a évidemment été décidé afin de fatiguer la base des oppositions et permettre la mise en place d'un réseau de représentants responsables disposés à servir d'"indicateurs locaux" (à donner la température locale), à mettre en scène la "concertation" et à faire passer les victoires truquées.
On nous dira - on nous dit dejà - qu'il est de toute facon impossible de supprimer complètement les nuisances, et que par exemple les déchets nucléaires sont là pour une espèce d'éternité. Cet argument évoque à peu près celui d'un tortionnaire qui, après avoir coupé une main à sa victime, lui annoncerait qu'au point où elle en est, elle peut bien se laisser couper l'autre, et d'autant plus volontiers qu'elle n'avait besoin de ses mains que pour applaudir, et qu'il existe maintenant des machines pour ça. Que penserait-on de celui qui accepterait de discuter la chose "scientifiquement"?
Il n'est que trop vrai que les illusions du progrès économique ont durablement fourvoyé l'histoire humaine, et que les conséquences de ce fourvoiement, même s'il y était mis fin demain, seraient leguées comme un heritage empoisonné à la société liberée; non seulement sous forme de déchets, mais aussi et surtout d'une organisation matérielle de la production à transformer de fond en comble pour la mettre au service d'une activité libre. Nous nous serions bien passés de tels problèmes, mais puisqu'ils sont là, nous considérons que la prise en charge collective de leur déperissement est la seule perspective de renouer avec la véritable aventure humaine, avec l'histoire comme émancipation.
Cette aventure recommence dès que des individus trouvent dans la lutte les formes d'une communauté pratique pour mener plus loin les conséquences de leur refus initial et développer la critique des conditions imposées. La verité d'une telle communauté, c'est qu'elle constitue une unité "plus intelligente que tous ses membres". Le signe de son échec, c'est sa régression vers une espèce de néo-famille, c'est à dire une unité moins intelligente que chacun de ses membres. Une longue période de réaction sociale a pour conséquence, avec l'isolement et le désarroi, d'amener les individus, quand ils tentent de reconstruire un terrain pratique commun, à craindre par dessus-tout les divisions et les conflits. Pourtant c'est justement quand on est très minoritaire et qu'on a besoin d'alliés qu'il convient de formuler une base d'accord d'autant plus précise, à partir de laquelle contracter des alliances et boycotter tout ce qui doit l'être.
Avant tout, pour délimiter positivement le terrain des collaborations et des alliances, il faut disposer de critères qui ne soient pas moraux (sur les intentions affichées, la bonne volonté supposée, etc.) mais précisement pratiques et historiques. (Une rêgle d'or: ne pas juger les hommes sur leurs opinions, mais sur ce que leurs opinions font d'eux.) Nous pensons avoir fourni ici quelques éléments utiles à la définition de tels critères. Pour les préciser mieux, et tracer une ligne de démarcation en deça de laquelle organiser efficacement la solidarité, il faudra des discussions fondées sur l'analyse des conditions concrètes dans lesquelles chacun se trouve place, et sur la critique des tentatives d'intervention, à commencer par celle que constitue la présente contribution.
La critique sociale, l'activité qui la développe et la communique, n'a jamais été le lieu de la tranquilité. Mais comme aujourd'hui ce lieu de la tranquilité n'existe plus nulle part (l'universelle déchetterie a atteint les sommets de l'Himalaya), les individus dépossédés n'ont pas à choisir entre la tranquilité et les troubles d'un âpre combat, mais entre des troubles et des combats d'autant plus effrayants qu'ils sont menés par d'autres à leur seul profit, et ceux qu'ils peuvent répandre et mener eux-mêmes pour leur propre compte. Le mouvement contre les nuisances triomphera comme mouvement d'émancipation anti-économique et anti-étatique, ou ne triomphera pas.
Juin 1990

vendredi 27 mai 2011

LECTURES 80

Sur le « silence assourdissant » de cette petite bourgeoisie intellectuelle dans les années 80, du temps où le PS menait la politique reagano-thatcherienne en France », Jean-Pierre Garnier a écrit sur le sujet avec Louis Janover deux bouquins: « La deuxième droite » (Robert Laffont) et « La pensée aveugle » (Spengler). Si vous pouvez vous les procurer... Il en ressort que ce qu’on appelle les « intellectuels » ont non seulement massivement gardé le silence face à l’alignement des gouvernants « degôche » sur les « critères de convergence » édictés par le FMI, la Banque mondiale, l’OMC et l’eurocratie, et la politique de régression sociale qui en découlait, mais, en ce que concerne nombre d’entre eux, des « nouveaux philosophes » aux têtes pensantes de la revue esprit, célébré ce tournant « réaliste » qui rompait avec les « vieux schémas révolutionnaires ». Il faut savoir que les intellos fonctionnent comme une caste qui se considère détentrice du monopole de l’intelligibilité du monde. Étant donné qu’une appropriation collective du savoir et de la capacité à réfléchir ferait d’eux des prolétaires, certes émancipés mais cependant comme les autres, il va falloir leur montrer la voie: la sortie ou la ré-forme.

mercredi 25 mai 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE (lecture d'actualité)

« Pour que ‘mai 68’ puisse devenir ce mythe fondateur de notre modernité politique (mythe dont toute critique est sacrilège), il a bien évidemment fallu en gommer les aspects effectivement anticapitalistes (grèves ouvrières, redécouverte d’identités régionales et populaires refoulées, accès à la parole de groupes sociaux qui avaient jusque-là été tenus à distance par les maîtres de la société, expérimentations de formes de vie en rupture avec les contraintes habituelles de la consommation, etc.). Chacun peut constater, d’ailleurs, que si le système a immédiatement valorisé l’ »imagination au pouvoir » des contestataires (imagination qui allait, comme on le sait, faire très vite ses preuves dans la publicité, le showbiz et la communication), la figure de 68 la plus efficacement ridiculisée par les médias officielles fut assez rapidement celle du « baba cool », parti élever ses chèvres en Lozère et dont l’apport à la croissance du Capital était, de ce fait, beaucoup trop limité pour lui valoir les honneurs de la gauche. »
Jean-Claude Michéa, Orwell anarchiste tory, climats, Flammarion, 2008, p 139-141

lundi 23 mai 2011

Henri LABORIT, Mon Oncle d'Amérique





Henri Laborit dans le film Mon oncle d’Amérique par Alain Resnais :

Ainsi nos trois cerveaux sont là. Les deux premiers fonctionnent de façon inconsciente. Nous ne savons pas ce qu’ils nous font faire : pulsions, automatismes culturels. Et le troisième nous fournit un langage explicatif qui donne toujours une excuse, un alibi, au fonctionnement inconscient des deux premiers.

(…)
Le fonctionnement de notre système nerveux commence à peine à être compris. Il y a une vingtaine ou une trentaine d’années que nous sommes capables de comprendre comment, à partir des molécules chimiques qui le constituent, qui en forment la base, s’établissent les voies nerveuses qui vont être codées, imprégnées par l’apprentissage culturel. Et tout cela dans un mécanisme inconscient. C’est-à-dire que nos pulsions et nos automatismes culturels seront masqués par un langage, par un discours logique.

(…)
Le langage ne contribue ainsi qu’à cacher la cause des dominances, les mécanismes d’établissement de ces dominances et à faire croire à un individu qu’en œuvrant pour l’ensemble social, il réalise son propre plaisir alors qu’il ne fait, en général, que maintenir des situations hiérarchiques qui se cachent sous des alibis langagiers, des alibis fournis par le langage, qui lui servent en quelque sorte d’excuses.
(…)
L’inconscient constitue un instrument redoutable non pas tellement par son contenu refoulé, refoulé parce que trop douloureux à exprimer, car il serait « puni » par la socioculture, mais, par tout ce qui est, au contraire, autorisé et quelquefois même « récompensé » par cette socioculture, et qui a été placé dans son cerveau depuis sa naissance. Il n’a pas conscience que c’est là, et pourtant c’est ce qui guide ses actes. C’est cet inconscient-là, qui n’est pas l’inconscient freudien, qui est le plus dangereux. En effet, ce qu’on appelle la personnalité d’un homme, d’un individu, se bâtit sur un bric-à-brac de jugement de valeurs, de préjugés, de lieux communs qu’il traîne et qui, à mesure que son âge avance, deviennent de plus en plus rigide et qui sont de moins en moins remis en question. Et quand une seule pierre de cet édifice est enlevée tout l’édifice s’écroule. Il découvre l’angoisse. Et cette angoisse ne reculera ni devant le meurtre pour l’individu, ni devant le génocide ou la guerre pour les groupes sociaux pour s’exprimer.

On commence à comprendre par quel mécanisme, pourquoi et comment, à travers l’histoire et dans le présent se sont établi des échelles hiérarchiques de dominance. Pour aller sur la lune, on a besoin de connaître les lois de la gravitation. Quand on connaît ces lois de la gravitation, ça ne veut pas dire qu’on se libère de la gravitation. Ça veut dire qu’on les utilise pour faire autre chose. Tant que l’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent, tant qu’on n’aura pas dit que, jusqu’ici, ça a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chances qu’il y ait quelque chose qui change.

mardi 10 mai 2011

Années 1980 : les fossoyeurs du nouveau monde / Entretien avec François Cusset

La version originelle de cet entretien est paru dans le numéro 2 de la version papier d’Article11.
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Ils ont tout enterré – l’utopie, la pensée critique, la contestation, Marx, le communisme et même l’histoire. Notre monde est devenu champ de ruines, quand le leur portait beau et s’affichait avec morgue, certain de la supériorité de ses mots d’ordre : soumission au marché, modernisation technocratique, esprit d’entreprise et argent-roi. Un vrai rouleau-compresseur, lancé au mitan des années 1970, avec les autoproclamés « nouveaux philosophes » et leur dénonciation du totalitarisme, et méthodiquement conduit au long des années 1980. Rien d’autre que la pensée unique capitaliste et de sombres perspectives néo-libérales, comme si une Margaret Thatcher sous cocaïne avait pris le contrôle de toute la partie occidentale du globe. Peu ou prou : l’enfer.

Pour conter leur victoire, un livre – foisonnant et passionnant. L’ouvrage se nomme La Décennie [1], le sous-titre donnant le ton : Le Grand Cauchemar des années 1980. L’historien des idées François Cusset [2] y dresse le tableau, presque effrayant, de ces années de vide et de trop-plein : élimination pure et simple (ou peu s’en faut) de toute question sociale et abondance de discours creux – ceux des (prétendus) intellectuels et des politiques, tous convertis aux principes de la communication et de la libre-entreprise. Multipliant et croisant les références, des films aux articles de journaux, des chansons aux discours politiciens et aux spots de pub, l’auteur de La Décennie ne se contente pas de dire une époque : il documente le fonctionnement d’une véritable machine de guerre idéologique.

Aux commandes : Bernard-Henri Levy, Jacques Séguéla, André Glucksman, Jacques Attali, Alain Finkielkraut, Laurent Joffrin, Luc Ferry, Alain Minc, Pascal Bruckner, Jacques Julliard et tutti-quanti. Déjà. Il y a trente ans, ils faisaient main-basse sur la (pseudo) vie intellectuelle française ; ils en tirent encore les ficelles aujourd’hui. Il y a trois décennies, ils prêchaient la conversion aux joies du marché et accompagnaient la mise au pas néo-libérale ; ils ne s’en sont toujours pas lassés. C’est là aussi que l’ouvrage s’avère essentiel : en faisant vivre ce passé proche, c’est le présent – le nôtre et le leur – qu’il éclaire. En donnant des clés de compréhension d’un monde que nous subissons toujours, c’est la possibilité d’un contre-basculement idéologique qu’il renseigne. François Cusset en parle ci-dessous, conversation libre, permanents aller-retours entre les années 1980 et aujourd’hui.

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La Décennie a ceci de précieux qu’il ne se contente pas de décrire le basculement idéologique des années 80, il lui donne réellement corps...

Pour rendre vivant ce livre contre-idéologique, j’ai eu recours à toute une chair d’actualité et d’événements – disons : le corps et l’esprit du temps. J’ai même davantage pris plaisir à décrire une époque qu’à dénoncer des idéologues que nous sommes si nombreux à fustiger.
Là est le paradoxe du livre : il mêle une ligne politique, de déchiffrage idéologique, et une ligne subjective - ce désir de saisir l’esprit délétère qui fut celui de ma jeunesse. L’écrire a d’ailleurs eu un effet d’auto-analyse : j’ai compris le désarroi complet dans lequel ma génération se trouvait. Nous étions alors confrontés à une sorte d’obligation d’aller dans le sens du vent et du fatalisme économique ; cela ne nous excitait pas, mais rien d’autre ne nous était proposé.

Pour mener à bien cet ouvrage, les sources se sont révélées essentielles. Il en est une que j’ai épuisée de A à Z : Le Nouvel Observateur, magazine centre-gauche de l’élite – là où toutes les voix influentes de « gauche », politiques mais aussi culturelles et artistiques, s’exprimaient toutes les semaines. Je l’ai lu ainsi, comme la tribune de l’élite. Et il a – pour la petite histoire - été à l’origine d’une vraie fierté personnelle : après la publication de La Décennie, j’ai reçu une lettre d’insultes de son ancien patron, Laurent Joffrin, furieux de m’avoir ouvert les portes de l’Obs pour que j’en tire un portrait si peu flatteur...



 [3]
J’ai aussi épluché Libération, son évolution – du journal prolétaire et en guerre des années 70 jusqu’au journal libéral-branché des années 1980 – étant symptomatique de l’époque. Et Globe, Actuel, les médias audiovisuels, etc.. J’ai enfin lu beaucoup d’essais parus à ce moment-là, parce qu’ils sont l’un des véhicules idéologiques de l’époque. Le décollage de l’essai comme genre best-seller remonte en effet aux années 1980, avec de premiers tirages à plus de 100 000 exemplaires – pour les BHL et assimilés.

Au final, tu dresses un tableau presque effrayant de cette décennie...

On oublie ce que c’était. À l’échelle mondiale, les années 1980 correspondent à une nouvelle phase du capitalisme : il s’étend à des zones ou des sphères qui n’étaient pas encore colonisées – parce qu’elles n’avaient alors pas besoin de l’être et que le capitalisme était organisé différemment. Il s’attaque alors à la vie privée, au corps, à l’intimité, etc...

La question du rapport au corps, par exemple, est essentielle pour comprendre la décennie. Si on ne saisit pas qu’il y a une excitation corporelle, sportive, athlétique et aventurière qui est promue avec l’esprit d’entreprise, une dimension de fun, plus ou moins surjouée, on fait l’impasse sur l’esprit du temps. Parce qu’on en reste – finalement – à une analyse idéologique. C’était le souci d’un Jean-François Lyotard : « Tous les intellectuels de gauche aux mains propres n’ont jamais compris qu’on pouvait jouir en buvant le foutre du capital. » Cette dimension de jouissance est primordiale pour comprendre toute l’ambiguïté des années 1980.

Car il y a bien ambiguïté ! Du point de vue superficiel des excitations et des palpitations, du corps et des sensations, le capitalisme alors déchaîné est plus fun que toutes les expériences contestataires. Le problème est là : cet agencement jouissif fonctionne, agissant comme un ressort tendu vers l’individualisme à tout crin. On présente aujourd’hui ce dernier comme une façon de diviser la société, de tuer toute forme de collectif ; je crois plutôt qu’il est un conte de fée, une promesse d’aventure faite à chaque petite existence. Chacun aurait ainsi en soi un potentiel infini d’histoires et de scénarios.
Le capitalisme fonctionne sur cette promesse faite aux « perdants » qu’ils ont une chance d’atteindre la félicité de ceux qu’ils scrutent dans les médias. Ils devraient détester ces gens qui leur volent tout ; au contraire, ils les aiment, les désirent et les envient. Parce que – justement – il y a du corps, de la jouissance, toute une aisance. L’autre, celui d’en face, n’est pas seulement l’ennemi social, il est aussi un corps dans lequel on se projette.

C’est lourd de conséquences, la multitude non embourgeoisée s’en trouve complètement clivée. D’un côté, les gens sont certains qu’une injustice irréversible est la cause de leur existence quotidienne ; de l’autre, ils s’identifient au corps du gagnant, espérant qu’un jour il soit le leur. Ce clivage démobilise.
Tout l’esprit des années 1980 tient dans cette promesse qu’il ne faut pas de compétences particulières pour réussir, mais juste un mélange de chance, de niaque et d’avantages liés à l’époque – ce n’est donc pas une question de prédestination sociale. C’est accessible à tout le monde : voilà ce que prétend le néo-libéralisme en agitant ce vieux mensonge de la démocratie entrepreneuriale. Faire de quelqu’un d’aussi gouailleur que Tapie le héros des années 1980 est une façon d’affirmer que le grand patron n’est plus un énarque méprisant né avec une cuillère en or. Qu’on peut tous l’être.



Jusqu’à la caricature... Les formules de ces hérauts de l’esprit de compétition – Tapie, par exemple, avec son « Gagner, vivre, c’est bouger » – sont si excessives qu’elles en deviennent ridicules...

En rédigeant l’ouvrage, je me suis demandé si ces gens se rendaient compte qu’ils étaient si caricaturaux. J’ai compris ensuite que toute époque de renouvellement offensif d’une idéologie est forcément décomplexée. Il s’agit de tout essayer, de faire passer des dogmes sous des formes excessives avant de les émousser, pour aboutir finalement à un discours politiquement correct. Le langage des élites est beaucoup plus décomplexé et spectaculaire dans les années 1980 ; elles mettent par la suite un peu d’eau dans leur vin en s’excusant pour les fameux « excès » du capitalisme.

Il s’opère donc un léger retournement discursif au début des années 1990. Mais celui-ci n’est que rhétorique : le capitalisme intègre la peur de la mondialisation et de ses excès sans remettre en cause son principe idéologique. La meilleure illustration en est la campagne électorale de Chirac autour de « la fracture sociale ». Dans sa bouche, une telle formule – récupérée d’une note de la Fondation Saint-Simon [4] et qui résume parfaitement quinze ans d’évolution française – est bien sûr une immense arnaque. Elle permet pourtant de prolonger pendant deux mandats l’aventure des années 1980.

Prolonger ? Cette décennie ne se limite donc pas aux années 1980 ?

Elle dure en fait presque vingt ans. Elle prend racine dans un basculement qui a lieu en France au mitan des années 1970, lié à un reflux rapide de l’excitation et des effectifs gauchistes, ainsi qu’à l’arrivée de la crise. La naissance du mouvement dit anti-totalitaire, opération stratégique et médiatique conduite par BHL et Glucksmann, l’incarne parfaitement : tout se passe comme si la France découvrait l’existence du goulag... Ce mouvement met en réalité une pression énorme sur ceux qui tentent de rester fidèles aux idéaux de 68.
À l’autre bout, on peut étendre cette décennie jusqu’au mitan des années 1990, nombre de pistes tracées dans les années 1980 se prolongeant ensuite. Si la fin du deuxième mandat de Mitterrand représente une évidente césure, c’est surtout le mouvement social de 95 qui marque un coup d’arrêt.

C’est un coup d’arrêt symbolique...

Mais essentiel, car il enraye la culpabilisation de quiconque se mobilise. Pendant quinze ans, sous la décennie, toute forme de résistance collective est frappée d’interdit. Diabolisée comme ayant partie liée avec le communisme réel et l’horreur soviétique. Ou présentée comme ringarde et rabat-joie face l’omniprésence de la jouissance télévisuelle et entrepreneuriale.



 [5]
C’est cette culpabilisation qui est interrompue par le mouvement de 1995. Par son euphorie. Et par le renouvellement des formes de la lutte sociale et de leur contenu d’identification. Je pense ici à l’essor des mouvementismes, lié à des politiques identitaires et contre-identitaires, ainsi qu’au thème radicalement nouveau pour l’extrême-gauche française de la minorité – avec cette idée qu’il est du ressort d’une minorité de résister à l’ordre dominant. C’est d’autant plus important que le communisme a longtemps été une machine à émousser les différences, se montrant aussi aveugle aux particularités que la doctrine républicaine française.

En 1995, ces mouvementismes émergent à la place d’organisations déficientes et inventent des formes politiques nouvelles, liées à la vie quotidienne et à des aspects longtemps jugés non-politiques – le culturel, l’artistique ou le chômage. L’enjeu de la lutte sociale n’est plus seulement la défense du travail, que ce soit par les travailleurs ou par des chômeurs censés retrouver un travail, mais du chômage en tant que situation de vie. Tout cela est assez neuf en France et justifie la césure. Même si, sur le fond, rien n’est interrompu.

Cette décennie est toujours la nôtre, en fait...

Il faut revenir ici à Michel Foucault qui, dans Naissance de la biopolitique, prévient que le libéralisme et le néolibéralisme ne sont pas seulement définis en négatif, avec des formes minimales de gouvernement pour laisser jouer les forces du marché, mais aussi en positif, comme une nouvelle façon de produire la vie, d’instituer des normes, de faire jouir. Le régime néolibéral prend en charge la vie, et t’incite sans cesse à t’épanouir, te « réaliser »... Si c’est ainsi qu’on définit le néo-libéralisme, il émerge bien en Occident à ce moment-là, lié au rejet des vieux carcans dans les années 1960 et 1970, et il mène toujours le jeu aujourd’hui.

Mais à une telle position, il faut ajouter deux changements d’ampleur par rapport à l’élan initial. D’abord, les bouleversements technologiques de la fin du XXe siècle – notamment l’apparition d’Internet, qui accélère ce mouvement en individualisant et virtualisant tout, mais fournit aussi un espace public alternatif nouveau. Et ensuite, le fait que l’actuelle conception dominante du monde et le système l’accompagnant ne sont pas strictement néolibéraux : ils constituent en réalité un attelage étrange entre néolibéralisme et néoconservatisme, ou conservatisme sécuritaire [6]. Je dis « étrange » parce qu’on oublie – ça paraît tellement naturel depuis le 11 septembre... – que ces deux mouvements idéologiques ne sont a priori pas convergents. D’un côté, il y a le libertaire-libéralisme du grand laisser-faire et des formes de vie à réinventer du moment que le marché organise tout. Et de l’autre s’impose un discours civilisationnel agressif, militariste et interventionniste, axé sur des valeurs religieuses et morales.

Depuis dix ans, ces deux courants font cause commune. Certains événements montés en neige, comme le 11 septembre, justifient cette articulation. Mais il ne faut jamais oublier que la faiblesse du système dominant est là. Que sa fragilité réside dans ces deux dimensions susceptibles d’entrer en conflit.

Cette fragilité ne se manifeste pourtant en aucune façon...

Cela n’obère pas sa réalité. Je crois que la coexistence de ces deux courants relève d’un cynisme suprême, comme une entente entre l’avant et l’arrière-scène. L’ode aux valeurs – retour aux racines, à l’identité, à l’Europe ou à l’Amérique chrétiennes – serait un divertissement spectaculaire : les élites la voient comme un spectacle donné à l’avant-scène et permettant de préserver, en coulisses, l’accord sur l’essentiel. C’est-à-dire sur le néo-libéralisme et ses soutiens publics, sur la préservation des intérêts des classes possédantes.

Êtes-vous islamophobes ou islamophiles ? : les gens se déchirent sur ce type de question. Ce débat de valeurs arrange cyniquement les élites, qui savent que le fond est ailleurs. Rappelons que l’Islam c’est à la fois Al-Qaida et Dubaï – soit l’intégrisme d’une infime minorité, et une tentative majoritaire de concilier religion d’État et développement économique postmoderne accéléré. Rappelons aussi qu’il vaut mieux, pour ces élites occidentales, un Iran sous la coupe des mollahs, menaçant Israël et l’Amérique de façon purement théorique, qu’un Iran communiste ou tiers-mondiste.

Pour revenir à cet étrange attelage... il faudrait peut-être parler de biopolitique sécuritaire pour décrire cette production de normes de défense de la vie, autour des logiques de criminalisation du risque, de principe de précaution et de production médiatique de la peur à l’échelle mondiale. Mais le néolibéralisme c’est aussi l’économie de marché, la formule ne suffit donc pas...

Ne pourrait-on pas résumer tout cela par les termes « société de contrôle » ?

Dans un texte célèbre, Post-scriptum sur les sociétés de contrôle, Gilles Deleuze énonce que l’époque est dominée par un paradigme nouveau : le contrôle a remplacé la discipline – qui est contrainte imposée au corps, obligation physique. Les sociétés modernes s’appuieraient ainsi sur la diffusion sans fin d’un principe souple de contrôle, opérant notamment par délégation à de nouvelles fonctions. Pôle Emploi est une parfaite illustration de ces nouvelles instances de contrôle : ses employés ne sont plus là pour fournir une aide financière ou des conseils, mais pour contrôler l’existence sociale et privée des chômeurs. Et pour s’assurer qu’être au chômage ne soit pas différent d’être au travail.



S’y ajoute l’endo-flicage, tant les individus ont intégré la nécessité du contrôle. Nous l’éprouvons tous, qu’il s’agisse de nos peurs sur la santé, le réchauffement climatique, les catastrophes naturelles... Il s’agit en fait d’une nouvelle obligation faite à chacun, et que chacun s’impose à soi-même, d’apporter sa pierre à un effort collectif de moindre risque.
Internet joue aussi son rôle dans cette logique d’auto-contrôle. Facebook, par exemple, est devenu une façon pour chacun de s’assurer qu’il a les mêmes modes d’expression et de plaisir, les mêmes soucis anodins que tous ses amis et voisins. Ce n’est pas nécessairement une homogénéisation, mais cette logique de contrôle se diffuse partout.

On se retrouve là bien loin de l’exubérance des années 1980...

Celles-ci revendiquaient en effet l’excès, jusqu’au spectaculaire, au mauvais goût, et au risque d’aller trop loin. Le principe de plaisir de l’entrepreneur, par exemple, était lié au risque vital, donc à des sports extrêmes ; c’est beaucoup moins vrai aujourd’hui. Je pense que l’équivalent – l’équivalent structural, dirait Bourdieu – du saut à l’élastique ou de l’ascension de l’Anapurna dans les années 1980, en tant qu’idéal du cadre performant, serait aujourd’hui le Club Med Gym... C’est là un moyen sans danger de renforcer chaque jour, petit à petit, ses défenses. Le néolibéralisme exige désormais que chacun resserre les boulons et ne gâche pas ses chances.

Les années paillettes et les émissions en prime-time sur l’entreprise réjouie ne pouvaient durer indéfiniment. Il y a une maturation de cet amalgame idéologique, qui apprend à se contrôler après s’être déchaîné. Joue aussi un effet de génération : dans les années 1980, ce composé-là est défendu par des gens qui ont la quarantaine, et passent ensuite le relais à la génération suivante, qu’ils ont matraquée idéologiquement, à qui ils ont répété sur tous les tons : «  Les jeunes, vous n’y pensez pas, ne prenez pas la rue. Les barricades, c’est fini, on les a terminées pour vous. Suivez plutôt la révolution médiatique, technologique, etc... » Une fois le relais transmis s’impose un côté plus posé, moins lié au retournement de veste et moins prosélyte.

Cette nouvelle génération s’identifie parfaitement à son époque ?

Disons qu’elle baigne dedans, dans sa réalité et dans ses mythes. Il faut d’ailleurs le souligner : la question de la production de récits est cruciale à l’âge néolibéral. Il n’y a plus de grands récits idéologiques ou utopiques, et il faut donc que le petit récit individuel – auquel on est condamné, puisque seuls subsistent des formes d’épanouissement et de réalisation individuelles – devienne fabuleux. Par l’horreur, à la American Psycho [7]. Par la métamorphose de l’entrepreneur égoïste en philanthrope mondialisé, façon Georges Soros ou Bill Gates. Ou par la figure de la minorité vengeant les siens par sa réussite – la femme, l’immigré ou le musulman.

Pour que l’idéologie néolibérale fonctionne, il faut qu’elle se connecte sur une dimension fabuleuse, sur tout un storytelling. Elle le fait très bien : en trente ans, la capacité à produire des histoires convaincantes, permettant aux gens de s’identifier à un collectif, passe ainsi de la gauche à la droite. C’est très marquant. Auparavant, la droite ne proposait qu’un système de valeurs, sans dimension narrative, quand la gauche constituait un grand réservoir utopique d’histoires possibles ; c’est désormais l’inverse : la gauche défend certaines valeurs mais ne parvient pas à les mettre en histoires aussi bien que la droite.

Les conditions de production des histoires sont bouleversées par l’individualisme forcené et l’effritement des structures collectives, ainsi que par la culpabilisation – tout emploi du futur ou du conditionnel, proche de l’utopie, étant jugé suspect... La seule expérience de gauche ayant renouvelé ce réservoir narratif se situe en Amérique du Sud. Ce qui s’y passe aujourd’hui est essentiel : à l’échelle d’un continent et avec un vrai dynamisme d’ensemble, l’indigénisme et le communisme, deux sources de la gauche s’étant souvent combattues, se rencontrent. Il y a dans ces régions une réelle vitalité des luttes et des récits de luttes. L’accession d’Evo Morales à la présidence bolivienne, qui débute par des rébellions de villages contre la privatisation de l’eau [8], est ici exemplaire : il n’y a là rien d’idéologique, juste du narratif.

Chez nous, la question du logement et de la ghettoïsation, très concrète, pourrait constituer une semblable source d’histoires ; ce n’est pas le cas, à cause d’une évidente déconnexion entre les producteurs de discours à gauche et les victimes de la guerre sociale. Cette rupture a été inaugurée triomphalement par les socialistes et leur folie technocratique, au début des années 1980.



Cette rupture est revendiquée. Dans le livre, tu reviens par exemple sur la célébration du bicentenaire de la Révolution française, aussi démesurée que mensongère...

C’est vrai que la célébration du bicentenaire est confiée au publicitaire Jean-Paul Goude : il conçoit un gigantesque défilé de l’histoire française en technicolor, conçu comme un spot publicitaire. Non seulement la Révolution française est terminée, comme les historiens conservateurs le martèlent en présentant le social et la lutte comme une longue parenthèse à refermer. Mais elle est en plus célébrée comme un souvenir publicitaire, avec strass, paillettes et ambiance néo-pop...

On ne peut – pourtant - réduire la question à cet exemple. Un des premiers symptômes du basculement idéologique et du retour à l’ordre moral de la contre-révolution n’est pas de gommer l’histoire, mais d’y revenir. C’est le retour de l’histoire officielle, l’histoire obscène. Celle des vainqueurs.


Notes
[1] Publié à La Découverte (2006).



[2] Par ailleurs, auteur de Queer critics : La littérature française déshabillée par ses homo-lecteurs (PUF, 2002) et de French Theory, Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis (La Découverte, 2003).

[3] Couverture d’un numéro de Libération resté (tristement) célèbre. Publié en février 1984 et en complément d’une émission télé du même nom (présentée par Yves Montand, un extrait est consultable ICI), le numéro actait à gauche le tournant de la rigueur décidé par Mitterrand. L’inénarrable Laurent Joffrin y écrivait notamment (cité par Acrimed) : «  Comme ces vieilles forteresses reléguées dans un rôle secondaire par l’évolution de l’art militaire, la masse grisâtre de l’Etat français ressemble de plus en plus à un château fort inutile. La vie est ailleurs : elle sourd de la crise par l’entreprise, par l’initiative, par la communication. »

[4] Cette note a été rédigée par Emmanuel Todd.

[5] Le 12 décembre 1995, Pierre Bourdieu rejoignait les cheminots grévistes de la Gare de Lyon pour leur dire son soutien. Le texte de sa prise de parole est à lire ICI, sur le site de L’homme Moderne.

[6] françois Cusset fait ici explicitement référence à l’ouvrage de Wendy Brown, Les Habits neuf de la politique mondiale. Néolibéralisme et néoconservatisme (Les Prairies Ordinaires, 2007).

[7] American Psycho, roman mythique de l’auteur américain Bret Easton Ellis, met en scène un riche trader plongeant peu à peu dans la folie meurtrière. Article11 en parlait ici.

[8] Il s’agit de la guerre de l’Eau, soit quatre mois (de janvier à avril 2000) de lutte des habitants de Cochabamba pour faire échec à la privatisation du système municipal de gestion de l’eau.

source : ARTICLE 11

jeudi 28 avril 2011

Ethnographie des sociaux-traîtres

Louis JANOVER - Juillet-Août 1984 / pp. 317 - 328

À propos du livre d’A. Minc, L’avenir en face, Paris, Éditions du Seuil, 1984, 260 p. Une version de cet article a paru dans le mensuel Vertiges des lettres, juin 1984, sous le titre « De l’avenir, faisons table rase ! ».
DE L’AVENIR, ILS FONT TABLE RASE !

La crise ! Vous avez dit la crise ? Que la « néo-bourgeoisie libertaire » se rassure : « S’il existe une fatalité économique », comme les travailleurs reconvertis en font la cruelle expérience, « il n’existe pas de fatalité sociale » (p. 7), comme peuvent s’en convaincre patrons et dirigeants d’entreprise, l’œil fixé sur les tables de la bourse : « les fortunes capitalistes ne se portent jamais mieux que sous un gouvernement de gauche » (p. 216). Il ne convient donc pas de laisser passer pareille chance. Ne sommes-nous pas plus libres aujourd’hui que lorsque nous « étions portés hier par la croissance ». Les promesses d’invention sont immenses, il suffit « à chacun de parier, étant entendu qu’en la matière nous avons intérêt à un pari de type pascalien » (p. 8). Comment « nous » résisterait-il à une exhortation aussi pressante ? « Nous » n’a-t-il pas en main tous les atouts maîtres et n’est-il pas sûr à la fin de rafler la mise ? L’avenir est en face, mais quel avenir et en face de qui ?

Certes, Alain Minc n’interdit à personne de mettre la main à la pâte. « Les Français, affirme-t-il fièrement en leur nom, se déclarent de plus en plus ( !) disposés à troquer un peu plus de temps libre contre un peu moins de revenu » (p. 190). Les Français ? Il ne saurait évidemment s’agir de ceux qui, réduits au chômage, disposent effectivement de tout le temps libre pour chercher une source de revenu ! Ni de ceux qui, faute du moindre revenu disponible, peuvent difficilement troquer quoi que ce soit ! Comment prendre pour l’expression d’une libre disposition des réponses qui traduisent la résignation du plus grand nombre face à un avenir qui ne laisse aucune liberté de choix ? Devant chaque « acteur social » s’ouvre, en effet, une perspective bien différente selon la place qu’il occupe dans le présent. Qu’il appartienne à telle catégorie sociale, il verra l’avenir en rose, à telle autre, et cet avenir lui paraîtra bien noir. Voilà pourquoi « les uns » s’accommodent volontiers de ce futur promis, puisqu’ils sont assurés de retrouver, au bout du chemin, les mêmes privilèges que ceux dont ils jouissent ici et maintenant. « Les autres » aspirent à un avenir qui ne sera plus à l’image du passé-présent.

MANUEL DU SAVOIR-EXPLOITER À L’USAGE DES NOUVEAUX ENTREPRENEURS

Dès lors, une question se pose aux idéologues de ce « capitalisme perpétuel » animé par un mouvement alternatif d’expansion et de contraction ponctué par des « crises ». Comment faire table rase des projets d’avenir de ceux d’« en face », de sorte qu’ils acceptent docilement l’avenir que leur prépare la reconduction du système d’exploitation et de domination dont ils sont les victimes ? Et comment persuader ses bénéficiaires de consentir le minimum de sacrifice nécessaire pour opérer cette « restructuration industrielle » sans toucher à la structure de classes de l’entreprise qui « redevient un lieu clef du compromis social » (p. 11) ? C’est la gauche qui va fournir l’instrument politique et l’habillage idéologique de cet aggiornamento que la droite n’avait pu mener à bien faute des relais indispensables pour contrôler efficacement la base sociale. Tels sont les chemins de traverse balisés que les représentants de la nouvelle petite-bourgeoisie, épris de modernité, ont décidé d’emprunter pour sortir de la crise une société bloquée par ses archaïsmes et la faire entrer dans ce capitalisme new-look qui « sera à l’avenir soixante-huitard ou ne sera plus ».

« L’expérience est désormais faite, nous dit Minc, qu’une alternance, au départ si extraordinaire (...) ne change ni l’économie ni la société. » Encore eût-il fallu que tel ait été son objectif. Car hormis quelques pétitions de principe, on discernerait difficilement dans les déclarations et les mesures prises par les nouveaux dirigeants politiques ne fût-ce que l’intention de mettre en œuvre un changement de cet ordre. Ils n’avaient d’autre « alternative » que de choisir entre les deux secteurs qui composent l’économie mixte. Davantage d’État eût signifié pour eux, compte tenu du rapport de forces national et international, renforcer le poids du P.C. et du C.E.R.E.S. dans la politique gouvernementale et s’enfoncer dans la « régression protectionniste ». Moins d’État leur assurait le compromis avec la bourgeoisie moderniste et les obligeait à donner le pas au marché sur le secteur nationalisé, au risque de compromettre l’accord avec le P.C., gage de paix sociale. Après une période de flottement, où une politique de relance par la consommation a nourri les illusions de l’« état de grâce », le poids écrasant des contraintes économiques et les impératifs de la concurrence mondiale feront pencher définitivement la balance. Le véritable « changement » annoncé se produira enfin : le recentrage de la politique économique afin de la soumettre tout entière à la logique du profit et d’ajuster la politique sociale à cette unique fin.

Conseillers du prince et idéologues de service ne feront que suivre docilement cet irrésistible « rattrapage » et, gage de cette nouvelle alliance avec la bourgeoisie, ils s’emploieront à rayer du vocabulaire « socialiste » toute référence à la lutte des classes, en attendant de mettre au rencart le clivage entre gauche et droite. Car « le seul clivage aujourd’hui enrichissant en matière de philosophie politique » (p. 232) - et surtout en matière de politique économique ! se situe non entre capitalisme et socialisme - fût-il d’État -, mais entre deux variétés du capitalisme privé, « entre libéraux de droite et libéraux de gauche ». Et ceux qui se ressemblent finiront bien par s’assembler ! Ainsi s’est trouvé remis au goût du jour le projet giscardien de gouverner au centre en s’appuyant sur l’immense groupe central dont le noyau est constitué par la nouvelle petite-bourgeoisie intellectuelle et technicienne. Elle s’est guérie de son prurit révolutionnaire soixante-huitard en « s’accommodant du monde tel qu’il est » (p. 207). Dans ce domaine, la seule originalité d’Alain Minc est de dire tout haut, et avec un brio journalistique porté par une jubilation à peine contenue, ce qui n’est encore que murmure dans les salons d’essayage de la deuxième gauche. Elle n’a pas eu le temps d’apporter toutes les retouches indispensables aux habits neufs qu’elle s’est taillés dans les défroques de « l’Ancien Régime » pour apparaître enfin sur la scène de l’histoire dans son nouveau rôle de deuxième droite.

Les deux tiers du livre de Minc sont consacrés à dresser le bilan d’une « crise » dont il s’évertue à ne voir que les effets pour ne pas avoir à s’interroger sur les causes. « La crise de l’industrie ( ?), nous dit-il doctement, est une crise même du mode de production » (p. 11). Du mode de production, ou d’un mode de production spécifique et qui porte un nom ? En quoi consiste cette crise ? « Le temps est désormais fini, qui faisait du modèle fordiste de productivité et de l’appétit de consommation les moteurs de l’économie » (p. 11). Tel est le diagnostic établi à partir des « signes cliniques » de défaillance d’un « moteur » qui sans avoir jamais tourné à plein se trouve mis à la casse avec les mécaniciens dont l’appétit de consommation est loin d’avoir jamais été satisfait. Pour quelle raison un certain modèle de productivité s’est-il imposé en même temps que se développait un certain « appétit de consommation » ? Ce mystère ne sera jamais éclairci. Pas plus qu’on ne saura pourquoi l’industrie est « la matrice de progrès de productivité pour l’économie entière » (p. 12). En jonglant avec les abstractions et les images et en faisant de « nous », voire du « monde », le sujet collectif d’une histoire où, en réalité, l’intérêt général ne concerne que quelques-uns, Alain Minc réussit ce tour de force : faire oublier qu’un mode de production est avant tout fondé sur des rapports de production, et que ces rapports de production eux-mêmes se nouent à l’intérieur d’une structure sociale hiérarchique. C’est la classe dominante qui détermine, en fonction des impératifs économiques dont dépendent ses intérêts, le sens et le contenu du « progrès de productivité pour l’économie entière » et la part qui revient à chaque catégorie sociale, à chaque classe, pour satisfaire son « appétit de consommation ».

Faut-il rappeler quelques évidences « paléo-marxistes » dont « le simple énoncé » risque, il est vrai, de faire « frissonner » Alain Minc ? Vu les profits que certains en tirent, la crise est loin d’être la crise de l’industrie ou de l’économie entière. Elle est crise d’un système économique déterminé, crise de l’économie capitaliste, et elle doit être expliquée par les conditions générales de fonctionnement d’une production qui est uniquement production pour le capital. Son but immédiat et son mobile déterminant ne sont ni la consommation ni la productivité, mais extorsion de plus-value sur une échelle toujours supérieure et vente des marchandises dans lesquelles elle se matérialise. « C’est une loi de la production capitaliste qu’impose le bouleversement continuel des méthodes de production elles-mêmes, par la dépréciation concomitante du capital existant, la concurrence générale et la nécessité d’améliorer la production et d’en étendre l’échelle, ne fût-ce que pour la maintenir et pour éviter la ruine. Il faut donc élargir sans cesse le marché dont les ressorts et les conditions de fonctionnement échappent de plus en plus au contrôle, prenant l’aspect d’une loi naturelle indépendante du producteur. Cette contradiction tend à être compensée par l’extension du champ extérieur de la production », mais « la véritable limite de la production capitaliste, c’est le capital lui-même, autrement dit le fait que le capital et la réalisation de la valeur apparaissent comme le point de départ et le terme, le mobile et le but de la production (...) au lieu que les moyens de production soient simplement des moyens pour un épanouissement toujours plus intense du processus vital de la société des producteurs » (Marx, Le Capital, III).

La limite de la production, c’est le profit des capitalistes et nullement le besoin des producteurs !

LES CHARMES LIBERTICIDES DU MARCHÉ

La destruction des moyens de production par la guerre étant encore pour l’heure de l’ordre de l’« impensé », les méthodes préconisées pour freiner la dévalorisation du capital se réduisent à quelques recettes tristement éprouvées. Elles consistent à liquider les entreprises non rentables, dont la survie obère le développement des secteurs de la production compétitifs, de peser sur le prix de la marchandise force de travail et le « pouvoir d’achat » des travailleurs, de rétrécir la sphère de la consommation. La présence d’une armée industrielle de réserve massive, réservoir de main-d’œuvre bon marché, émousse la combativité des salariés et facilite la remise en cause des conquêtes ouvrières au nom de la modernisation de l’appareil productif, promesse d’un plein-emploi à venir. Mais pour mener cette politique jusqu’à son terme logique, encore convient-il d’abattre préalablement toutes les barrières que la bourgeoisie elle-même a élevées pour prévenir certains excès de l’exploitation. Ils étaient préjudiciables à la paix sociale à une époque où la croissance des profits pouvait répondre à la fois aux exigences de l’accumulation et aux besoins de protection sociale et de bien-être relatif de la classe ouvrière.

Tel est le sens de la critique du Tout-Politique, de l’État-Providence et de l’égalité, qui s’accompagne de l’apologie de la « liberté », de la destruction créatrice et du désordre « providentiel » comme principe d’organisation de la réalité sociale. Mais si cette abstraction, « le monde », n’appelle, effectivement, « aucun principe rationnel d’organisation » (p. 179), en revanche, l’organisation du capitalisme mondial obéit aux lois d’un désordre bien particulier : l’anarchie de la production et la régulation du « libre » affrontement des capitaux les plus puissants par les effets « destructeurs » de la concurrence. Et c’est pour exalter cette liberté d’exploiter sans entraves qu’Alain Minc prétend faire entendre « la voix de quelques anarcho-syndicalistes », trop vite étouffée à son gré « quand ils affirmaient la capacité révolutionnaire du marché ». Les comportements non conformes, nourris par un « rejet viscéral » de l’État, ont toute leur place dans une économie de marché « souterraine ». Encore convient-il de préciser qu’elle-même reste soumise à la logique du profit et aux contraintes d’une concurrence féroce camouflée sous des mécanismes prétendument non monétaires. Alain Minc ne cache pas sa sympathie pour ces entreprises d’exploitation « libertaires ». En revanche, il ne voit que « réflexes léninistes » dans les velléités de poser « en principe d’organisation de la société » (p. 179) cette ambition libertaire : contrôler les mécanismes du marché afin de concentrer la production « entre les mains des individus associés » pour instaurer « une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous » (Marx). La soumission aux déterminismes du capital, c’est le réalisme, la lutte pour s’en libérer, l’utopie.

Les interventions bureaucratiques et étatiques dans l’économie étaient commandées par la nécessité d’organiser le rapport capital-travail salarié dans une conjoncture de forte accumulation, donc de croissance. Les sociaux-démocrates ont pu donner à leur action le sens d’une redistribution « égalitaire » des fruits du développement capitaliste. La néo-social-démocratie a pour fonction historique de reprendre à la classe ouvrière une partie de son avoir et de ses privilèges « corporatistes » et de lui offrir en échange l’illusion d’un nouveau pouvoir. La crise permet à Minc de s’en prendre à « l’État, gendarme ou providence », qui lui « paraît soit inférieur à sa tâche, soit trop dispendieux parce qu’il est seul, sans relais, sans structures intermédiaires » (p. 230). Il est donc invité à déléguer certaines de ses fonctions, même régaliennes, à la classe intermédiaire, aux échelons inférieurs de la pyramide hiérarchique afin de ne plus gêner le libre jeu de la concurrence et de la sélection et, au besoin, de stimuler l’anarchie même de la production capitaliste qui devient le principe de régulation suprême. « Quand le jeu naturel du profit ne peut exprimer, à lui seul, le dynamisme concurrentiel », le quasi-marché doit devenir le substitut du marché paralysé. L’objectif - de l’État ? - serait alors de « déverrouiller », le but, « mettre en place des régulations concurrentielles, sans être systématiquement marchandes" (p. 251).

Dans ces conditions, l’autogestion, c’est la pleine et entière liberté d’exploiter au gré des impératifs du marché et sans s’embarrasser des contraintes imposées par l’« autorité étatique ». Pitié pour le petit-bourgeois naïf qui aurait pris au sérieux les promesses autogestionnaires ! « Entendons-nous bien en effet : l’autogestion, sur le marché, demeure l’apanage de l’entrepreneur » (p. 212), car « le capitalisme soixante-huitard ne peut se dispenser pour survivre des rigueurs d’une entreprise ». Voilà la « convivialité » autogestionnaire rendue à sa véritable fonction : masquer la brutalité des « nouveaux » rapports d’exploitation. Comme les anciens capitaines d’industrie, ces nouveaux entrepreneurs, héritiers involontaires de Mai 68, ne seraient-ils pas eux aussi, plutôt que des exploiteurs en chair et en os, une « allégorie du dynamisme » ? Ces allégories dynamiques ont redécouvert, à leur profit, les « charmes libertaires du marché ». Ils ont leur « pendant intellectuel » en Pierre Rosanvallon, Marcel Gauchet ou Bernard Manin qui, pour s’imposer sur le marché des idées, ont eu une idée lumineuse : faire du marché lui-même « un instrument pour penser le monde » (p. 213) et le lien social. Le monde du capitalisme et le lien de la servitude qui lui correspond, cela va sans dire ! Économiste, Alain Minc ne se paie pas de mots. Il vend la mèche, très bon marché, et replace l’idéologie dans son rapport naturel à la domination et à l’exploitation, rapport qu’elle ne peut avouer d’elle-même sous peine de perdre son pouvoir mystificateur, donc sa valeur... d’échange.

EXPLOITEZ, EXPLOITEZ, C’EST LA LOI ET LES PROPHÈTES !

En ce sens, l’Avenir en face est comme une allégorie du dynamisme de l’exploitation capitaliste. La trilogie du libéralisme sauvage - concurrence, sélection, marché - refuse désormais les faux-semblants « socialistes ». Elle veut être ce qu’elle est sans se faire passer pour ce qu’elle n’est pas. À cette société qui est le champ clos de la lutte de tous contre tous correspond la morale utilitariste chère à la petite-bourgeoisie. L’amour-propre et la susceptibilité sont les « deux moteurs traditionnels du dynamisme institutionnel » (p. 251). Foin des illusions égalitaristes qui peuvent conduire « aux pires inégalités sociales » (p. 233) et empêcher la sélection naturelle des véritables élites par la concurrence et le pluralisme. Certes, la « sélection est (...) d’autant plus cruelle que les joueurs sont nombreux, mais la porte demeure ouverte »... aux audacieux qui auront exorcisé « les vieux démons de la gauche », à savoir le refus du marché, la haine de l’argent et de la réussite, le mépris du profit et de la richesse, pour se lancer dans ces grisantes « aventures industrielles individuelles ». Le nouveau credo libéral demande « à chacun d’ajuster ses ambitions à ses possibilités, ses procédures à ses ambitions » !

Ce capitalisme soixante-huitard qu’Alain Minc nous propose en guise de modèle ressemble à s’y méprendre au capitalisme sauvage que le système de protection sociale et d’intervention de l’État avait quelque peu adouci. « L’avenir en face », qui emprunte au passé les formes d’exploitation les plus réactionnaires, entre à reculons dans la modernité avec l’« Enrichissez-vous ! » de Guizot. Un seul Sésame susceptible d’ouvrir les portes de l’avenir : la concurrence ! Plus question désormais d’un quelconque projet de transformation graduelle et d’aménagement de la société, en vue d’atténuer les inégalités sociales et les effets du « struggle for life ». C’est au contraire à faire sauter les « blocages » que s’emploient politiciens et idéologues. La prise en main par ses représentants politiques de l’appareil d’État a accéléré la soumission de la nouvelle petite-bourgeoisie intellectuelle et technicienne aux contraintes socio-économiques. Elle n’a d’autre ambition que d’adapter les « lois et normes du droit nouveau » aux nouvelles conditions créées par un « réalisme » pour lequel il n’est qu’une « réalité » : l’accumulation du capital, la liberté d’entreprendre et d’exploiter sans vergogne. La seule différence avec le passé consiste en ceci : le retard pris par la bourgeoisie française en ce domaine, la rapidité avec laquelle elle doit accomplir les mutations industrielles et les transformations technologiques lui font une obligation de plier au plus vite la main-d’œuvre aux nouvelles conditions de travail et d’existence que réclame la « troisième révolution industrielle ». L’étroitesse de la marge de manœuvre explique la brutalité des tournants et des constats. La flexibilité du travail, autrement dit des travailleurs, la remise en cause de l’indexation des salaires sur les prix, l’allègement des charges des entreprises, autant de questions de vie ou de mort pour le capitalisme français. Aux salariés de découvrir une qualité de vie supérieure pour compenser la ponction opérée sur leur niveau de vie ! Il n’empêche que la spécificité de la situation française réside précisément dans ce « rattrapage » historique : il soumet la société à de redoutables tensions, oblige le personnel politique et les idéologues à opérer des tournants quelque peu brutaux, et contraint enfin le P.C. à une politique de collaboration qui rend plus difficile sa fonction d’encadrement.

CHACUN POUR SOI ET DIEU POUR TOUS

L’idéologie n’a pas pour seule fonction de légitimer, aux yeux des exploités, l’ordre établi. Il lui faut également inciter les « nouveaux » exploiteurs à modérer leurs appétits. On laissera donc au « politique » la tâche de réaffirmer « quelques principes moraux nécessaires pour servir de garde-fou à d’éventuels dérapages de nos équivoques » (p. 254), étant entendu que, dans une société libertaire de cette qualité, chacun reste libre de les « formuler comme il l’entend ». Nul d’ailleurs ne se fait d’illusions sur le rôle de ce « surcroît d’éthique » face aux réalités de l’exploitation. La « prééminence de la société sur l’État » (p. 255) que revendique Alain Minc, c’est la prééminence de la classe exploiteuse sur la société et sur l’État, donc l’adaptation des valeurs morales universelles et des règles éthiques aux exigences de sa domination. De même qu’on trouve encore des déçus du « socialisme réellement existant » convaincus qu’il finira par prendre un visage humain, il ne manque pas de bons apôtres pour espérer en un capitalisme à visage humain. La C.F.D.T. s’est donnée pour vocation de nourrir ce rêve, offrant « à l’univers syndical » étonné cet « indéfinissable mélange d’utopie, de réalisme et de courage ». L’utopie étant question d’avenir, elle a dès à présent mobilisé son courage pour faire de l’entreprise « ce lieu honni de l’affrontement de classes », le terrain d’une coopération harmonieuse entre partenaires sociaux. Il fallait en finir « une fois pour toutes avec les schémas du XIXe siècle en vertu desquels les patrons ne seraient que des exploiteurs et les syndicats des machines de guerre tournées contre l’entreprise » (J. Kaspar, Le Matin, 13 décembre 1982). Les patrons des exploiteurs ? Que nenni ! Celui qui a été élu « à la tête du C.N.P.F. » (p. 218) n’est-il pas un authentique « créateur d’entreprises » ?

La volonté « d’assurer l’équilibre, l’harmonie et la hiérarchie » des intérêts divergents, de concilier au nom du « bien commun » droits ouvriers et droits patronaux, droit de propriété et intérêt général renvoie au principe dit de subsidiarité rafraîchi dans les officines du catholicisme social. Il consiste, à partir « de l’homme », à « commencer par la famille, les libres associations, les libres entreprises pour finir par le pouvoir politique » ; lequel, déchargé des « tâches qui peuvent tout aussi bien rester confiées aux intérêts privés, pourrait d’autant mieux surveiller et faire respecter la conformité à l’intérêt général qu’il ne les assumerait pas lui-même » (P. de Calan, La Croix, 3 mars 1982). À chacun sa spécialité, et les intérêts du capital seront mieux gardés ! C’est une telle mouture de la « théorie institutionnelle de l’entreprise », moderniste s’il en fût, qui inspire d’évidence les conceptions des dirigeants cédétistes sur le dialogue social et les nouvelles solidarités destinées à rendre caduques les solutions dictées par la haine des classes et à éviter les « ruptures » propices aux aventures totalitaires. D’où l’irrésistible attraction que ce prétendu « pôle de sensibilité socialiste » (C. Lefort) exerce sur les intellectuels enrôlés dans la croisade antitotalitaire et sur les économistes qui, comme Minc, sont à la recherche des « relais » et des « structures intermédiaires » pour aider quelque peu le « mouvement naturel de l’économie et de la société ». Or, pour associer les travailleurs à la mise en valeur du capital privé, la nouvelle petite-bourgeoisie, cette « classe de l’encadrement capitaliste » (A. Bihr), doit généraliser, sous contrôle syndical, ce que Claude Lefort appelle naïvement les « procédures d’information, de discussion et de concertation qui permettraient une intervention effective du plus grand nombre dans les affaires publiques ». Il lui faut donc opposer au modèle de gestion « totalitaire » de la force de travail un projet « démocratique » fondé sur le libéralisme le plus éculé. L’avenir en face nous dévoile un secret de polichinelle : une classe qui n’a d’autre horizon social que « l’acceptation empirique des faits et des réalités » (p. 72) de l’exploitation ne peut que faire table rase de tout projet d’avenir qui n’aurait pas pour objectif la reconduction pure et simple de son hégémonie.